La Révolution russe. La tragédie d’un peuple

la_revolution_russeLa collection Folio des éditions Gallimard peut s’enorgueillir de la parution d’un ouvrage élevé au rang de classique dès sa sortie. Massif, l’ouvrage l’est par son sujet, tout d’abord – l’un des événements les plus fondamentaux de l’Histoire, les Révolutions russes. Par son espacement chronologique ensuite, qui ne se limite pas à la seule année 1917 mais s’étend de la seconde moitié du XIXe siècle en Russie à la mort de Lénine en 1924. Par la richesse de l’exposé en outre, près de 1200 pages agrémentées de très nombreuses références aux archives nouvellement déclassées et aux travaux les plus récents – du moins à la date de publication de ce livre, en 1996. Par l’ampleur du souffle que cette œuvre dégage, enfin, au vu du talent littéraire de l’auteur. Indéniablement,La Révolution russe d’Orlando Figes, sous-titré La Tragédie d’un Peuple, est appelé à faire date.

L’historien a fait le choix d’une structure narrative dynamique, alternant exposé des faits, analyse de ceux-ci, restitution du contexte, sans négliger pour autant un certain nombre de destins individuels, hommes politiques (notamment le chef du gouvernement provisoire de 1917, le Prince Lvov), généraux (tels que le grand stratège Broussilov), de même que « les petits, les obscurs, les sans-grades », hobereaux, ouvriers, paysans… En résulte un récit stylistiquement brillant, d’une grande clarté en dépit de la complexité du thème étudié.

L’analyse historique est tout aussi convaincante. Selon M. Figes, le choc révolutionnaire de 1917 n’avait rien d’inévitable. La Russie du XIXe siècle avait amorcé son entrée dans l’ère moderne. Mais les Tsars Alexandre III et surtout Nicolas II s’avèreront incapables d’effectuer les réformes institutionnelles, structurelles et sociales qui s’imposaient, au regard des aspirations libérales et de la Révolution industrielle. C’est à partir de l’épouvantable famine de 1891 que le fossé va se creuser entre le pouvoir et l’opinion, pour ne jamais se combler, notamment au regard de l’autoritarisme messianique de Nicolas II. La famille impériale ne saura pas davantage gagner la popularité du peuple, l’épouse de Nicolas, Alexandra, d’origine hessoise, étant suspectée de germanophilie, outre qu’elle vivait un secret traumatisme lié à l’hémophilie de son fils unique, le Tsarévitch Alexis, véritable épée de Damoclès suspendue au-dessus du Trône des Romanov. L’échec lamentable de la guerre russo-japonaise, les troubles révolutionnaires de 1905, accentueront cette dérive, que ne parviendra pas à conjurer le Premier Ministre Stolypine, soucieux de réformer le monde paysan mais assassiné en 1911 – M. Figes doute néanmoins, et non sans raison, que la politique de ce dernier aurait pu résoudre les énormes contradictions sociales du pays le plus vaste du monde. Quant aux concessions parlementaires de Nicolas II (naissance d’un Parlement, la Douma en 1906), elles ne seront que de pure forme.

En 1914, Nicolas II entre en guerre à reculons, forcé qu’il est d’agir par le bellicisme allemand. Au moins espère-t-il que le conflit sera court – l’Etat est fort bien préparé à une telle hypothèse, pas à un prolongement -, ne serait-ce que pour consolider la monarchie qu’il avait déjà cherché à renforcer par une politique répressive antisémite. Mais le régime était suffisamment discrédité dans l’opinion par le mépris qu’elle portait au magnétiseur Raspoutine, éminence grise du Trône qui suscite même l’hostilité de l’Eglise orthodoxe, l’un des piliers du système. Et l’incompétence des généraux, les graves insuffisances logistiques (militaires et civiles), sont à l’origine de pertes massives, et d’une déliquescence de l’armée, laquelle est au bord de l’effondrement au bout de deux ans. La description des conditions de vie des soldats russes par Orlando Figes frappe par son horreur. Le bras armé du tsarisme, qui l’avait soutenu en 1905, allait se retourner contre lui en février 1917. Se développent chez les militaires comme les civils de sombres théories du complot s’en prenant à la famille impériale, réputée en proie aux pires turpitudes sexuelles par la faute de Raspoutine, et suspectée de travailler pour Berlin – sans parler des Juifs qui servent toujours et encore de boucs-émissaires.

Le climat, enfin, en paralysant les voies d’approvisionnement – déjà loin d’être à la hauteur – au cours de l’hiver 1916-1917, joue son rôle, aggravant la pénurie dans les grandes villes, en particulier Petrograd, tandis que le retour du beau temps en février offrira à plusieurs courants excédés de la population citadine l’opportunité imprévue de faire entendre publiquement leurs protestations. La garnison les appuie. Privé de tous ses soutiens, militaires aussi bien que religieux, le tsarisme tombe comme un château de cartes.

Mais comme le souligne Orlando Figes le régime à finalité démocratique qui le remplace n’est pas davantage capable de résoudre les considérables difficultés du pays, entre la nécessité de lutter contre les Austro-Allemands et la querelle paysanne. Les nouveaux dirigeants espèrent naïvement que leurs institutions suffiront à remettre la Russie sur les rails du progrès et de la victoire. C’était négliger d’abord les affreuses réalités locales, ensuite les ambitions de certains bonapartistes mégalomanes et inconsistants tels que Kerenski (qui finira par prendre le pouvoir quelques mois, et fait l’objet de quelques lignes savoureuses de la part de notre historien), enfin la détermination de Lénine, qu’Orlando Figes dépeint comme rusé, impitoyable, inhumain et assoiffé de pouvoir. Le mouvement bolchévik fait l’objet d’une très précise description de ses mécanismes internes, notamment la rivalité ayant opposé, sur quantité de points d’importance tels que la prise du pouvoir, Lénine et Kamenev.

L’historien réfute à l’occasion un certain nombre de légendes tenaces, tels que celui d’une Révolution de Février non-violente, ou d’une Révolution d’Octobre portée par les masses. En réalité, Février amorce un cycle de violences révolutionnaires que les bolchéviks sauront instrumentaliser, tandis qu’Octobre tient davantage du putsch, commandité par Lénine même contre ses propres lieutenants, que de l’insurrection populaire. Un coup d’Etat qui s’inscrivait dans la logique léniniste de la prise du pouvoir personnelle du mouvement bolchévik, pour qui il n’était pas question de partager le contrôle du pays. Un coup d’Etat d’une minorité activiste. Un coup d’Etat qui aurait fort bien pu être évité bien plus tôt, le Parti étouffé dans l’œuf, ou balayé par la suite. L’Histoire en décidera autrement.

Ce ne sont pas les bolchéviks qui initient la violence, poursuit M. Figes, mais le peuple, citadin ou rural. Ils la récupèrent à leur profit. C’est ainsi que la sanguinaire Tcheka, l’ancêtre du Guépéou, du N.K.V.D., du K.G.B., était davantage à ses débuts un organisme décentralisé, dont les sections locales conservaient certaine autonomie dans le déchaînement de la Terreur rouge. Cette politique s’accompagnait de mesures de restructurations économiques propres au futur socialisme d’Etat, porteur de bureaucratie et d’incompétence. Lénine aura toutefois l’habileté de se ménager les paysans, dans le cadre de la guerre civile qu’il n’avait pas craint de déclencher et d’affronter.

Une chose que ne sauront pas comprendre ses adversaires « blancs » (le terme s’appliquait en fait à des oppositions de nature différente : monarchistes, nationalistes, socialistes-révolutionnaires non-bolchéviks, Légion tchèque…), lesquels perdront la guerre pour n’avoir pas su tenir compte des nouvelles réalités, notamment quant aux aspirations du monde paysan. Figes retrace d’ailleurs cette guerre civile avec objectivité, dépeignant les « Blancs » sous un angle historique qui, sans nier l’héroïsme de certains, ne s’en éloigne pas moins de leur image romantique propagée par les exilés russes. Divisés, pratiquant également une terreur certes davantage désordonnée et conjoncturelle que celle de leurs adversaires « rouges », mais qui puise dans les inhumaines traditions russes (y compris et surtout l’antisémitisme), les chefs « blancs » manquaient de sens politique, ne sachant au demeurant profiter des multiples occasions stratégiques se présentant, outre qu’ils souffraient d’un manque de coordination chronique dans le lancement de leurs offensives. Contrairement là encore à une légende tenace, les Alliés se montreront très réticents à l’idée d’intervenir contre les bolchéviks. L’essentiel, pour eux, était surtout de maintenir la Russie dans la guerre contre l’Allemagne. Epuisés par la Grande Guerre, eux-mêmes en proie aux dissensions diplomatiques, ils ne songeront pas à monter de vastes expéditions pour balayer la toute jeune Armée rouge, se contentant d’opérations limitées. Trotski, il est vrai, était parvenu à forger un redoutable instrument, mais qui sera longtemps victime d’une crise de recrutement à l’origine d’un certain nombre de défaites subies contre les « Blancs ».

Le triomphe militaire des Bolchéviks, pourtant imprévisible, scelle le destin de la Russie pour trois quarts de siècle. Une nouvelle classe dirigeante, emplie de profiteurs, a pris le pouvoir – celle des apparatchiki. La bureaucratie s’enfle, et par son ampleur numérique, et par ses privilèges. L’oppression devient la règle, au point que les guerres paysannes se prolongent, et que certains héros révolutionnaires, tels que les marins de Cronstadt, s’insurgent contre les nouveaux maîtres. Certes, la N.E.P. est mise en place, mais bien des dirigeants communistes la considèrent comme une « déviation temporaire », et ainsi que le révèle M. Figes Lénine est sans doute bien le seul à y voir, non sans hésitations, une politique à long terme, selon une conception paradoxale du marxisme : seule une modernisation de la Russie « à l’occidentale » pouvait faciliter une transition immédiate vers le socialisme pur. D’une certaine manière, c’était, chez lui, rester cohérent – dans l’optique marxiste, l’Etat prolétarien devait cumuler tous les pouvoirs… pour mieux s’abolir, et laisser la place à l’« avenir radieux ». Reste qu’il avait instauré une terrible dictature, laquelle allait devenir, non point moins terroriste mais beaucoup plus personnelle, donc autocratique, sous Staline, qui avait profité de la bureaucratisation du Parti pour étendre ses prérogatives et sa « clientèle ». Il perpétuera le culte de Lénine – amorcé dès 1918 – pour mieux consolider le régime, le peuple ayant encore besoin d’un « Tsar », ce sur fond de retour au patriotisme, mâtiné de chauvinisme grand-russe (également initié pendant la guerre civile).

A tous égards, la Révolution russe sera bel et bien la « tragédie d’un peuple ». Orlando Figes démontre avec rigueur à quel point elle doit sa spécificité à la mentalité russe. C’est en Russe que Lénine raisonnait en interprétant Marx, puis en adaptant ses interprétations à la réalité. C’est en Russes qu’agissaient et pensaient les Bolchéviks. C’est une conception typiquement russe de la violence qui explosera en 1917. Orlando Figes n’adhère guère à la thèse d’un internationalisme revendiqué sérieusement par les communistes « soviétiques », ce qui est en revanche plus discutable, ce d’autant qu’il admet que Lénine et autres espéraient fermement que l’Europe affaiblie par la guerre tombât en Révolution. Sa description de la guerre russo-polonaise de 1920, à propos de laquelle il doute de la volonté russe de poursuivre l’offensive jusqu’au cœur de l’Allemagne, reste sur ce point sujette à caution. Le rôle joué par les Bolchéviks dans les troubles révolutionnaires d’Europe centrale et orientale, des Spartakistes allemands au Hongrois Bela Kun, ne sont pas étudiés. C’est bien la seule lacune de ce travail au demeurant considérable. Comme l’écrivait Marc Ferro (lui-même auteur d’une volumineuse étude rééditée en 1997 chez Albin-Michel, La Révolution de 1917) dans son excellente préface, Orlando Figes a composé « une fresque superbe, un ouvrage magnifique ». Un classique, assurément.

Nicolas Bernard
Titre : La Révolution russe
Auteur : Orlando Figes
Editeur : Editions Gallimard
Collection : Folio-Histoire
Nombre de volumes : 2
Nombre de pages : 1591
Publication : septembre 2009
Prix : 11,90 € par volume
ISBN : 978-2070398867 (vol. I) – 978-2070320110 (vol. II)
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