L’année des quatre empereurs

lanneedes4empereursEn juin 68, apprenant que le Sénat l’avait déclaré ennemi public, Néron se trancha la gorge pour échapper aux cavaliers du prétoire lancés à sa poursuite. Il était le dernier empereur de la dynastie Julio-Claudienne fondée par Auguste. Sa mort scellait un long règne de maladresses politiques et d’incompréhension de la part de la caste sénatoriale que la postérité accentua en présentant Néron comme le parfait modèle du tyran, cruel et excentrique, dont la mémoire méritait de sombrer avec celle de Caligula dans la damnation éternelle. Le trépas d’un tel « monstre » eût donc dû ouvrir un nouvel âge d’or de prospérité pour l’empire. Or il n’en fut rien. Le suicide de Néron annonçait au contraire une année de guerres civiles inexpiables, une vague de violence chaotique qui préfigurait les temps sombres de « l’anarchie militaire » au IIIe siècle de notre ère. Il entraîna une âpre querelle pour la conquête du pouvoir que se disputèrent des généraux ambitieux : Galba, Othon, Vitellius et finalement Vespasien, qui emporta la victoire, reçut le principat et mit une nouvelle dynastie en place, la sienne. En plus d’un an à peine, Rome avait connu quatre empereurs. Ce fut aussi une année décisive, un tournant dans l’histoire impériale. Une année que Pierre Cosme, professeur d’histoire romaine à l’Université de Rouen, décortique avec une minutie d’orfèvre.

L’année des quatre empereurs est un véritable travail d’historien, une enquête scrupuleuse, enrichie par tous les apports de l’épigraphie et de l’archéologie, étayée par de vastes lectures anciennes et modernes. Pierre Cosme ne se contente pas de conter les événements ou d’en démêler l’écheveau par une pénétrante analyse psychologique à la manière de Tacite dans ses Histoires. Le genre biographique le cède ici à l’étude d’ensemble qui embrasse les principaux aspects de la politique impériale au Ier siècle. Il brosse le tableau de Rome et des provinces, s’intéresse au sort des armées dans leurs multiples composantes, scrute les mouvements de foule, la manière dont se propagent les rumeurs et s’élabore la propagande, porte un regard acéré sur les communications impériales, le courrier et les postes. Ce livre aurait d’ailleurs pu recourir à un sous-titre : « la circulation de l’information dans l’empire romain au Ier siècle ». Pierre Cosme attache en effet une importance singulière aux structures mêmes de l’Etat romain, à l’administration dans ses rouages, au fonctionnement de la poste impériale. Lorsque l’incertitude tient lieu de politique au sein d’un empire qui s’étend de la Gaule à la Judée, que les peuples se soulèvent et les armées provinciales se déchirent, le contrôle de l’information devient un atout maître dans le jeu politique, car ce n’est pas tout de prendre le pouvoir, encore faut-il l’apprivoiser pour le garder durablement.

L’année 68-69 montre ainsi le rôle capital des armées dans la « confection des empereurs », de même qu’elle témoigne de l’affirmation des provinces sur la scène politique romaine, un rôle que ni les unes ni les autres ne devaient oublier de sitôt. Elle révèle de surcroît – et c’est à l’honneur de Pierre Cosme d’en avoir établi la démonstration -, l’étonnante souplesse des corps de l’Etat face aux exigences souvent contradictoires d’une situation de crise aiguë. Les empereurs passent, l’administration demeure. Elle fait apparaître de manière évidente la force des stratégies de réseaux dans l’empire des Césars. Puissant travail d’historien, disions-nous, telle est assurément la qualité première de cet ouvrage. Telle est également sa faiblesse. Pierre Cosme offre une réflexion d’un abord parfois difficile : une cascade de noms, d’expressions latines et de références érudites donne le vertige. Il n’est pas toujours aisé de le suivre dans ses pérégrinations. Son œuvre est universitaire, au sens noble du terme. Elle se distingue d’un roman historique, dans le fond comme dans la forme. Ce livre est moins accessible que ne l’était sa biographie d’Auguste. Le lecteur y perd en agrément ce qu’il gagne en solidité d’analyse. Cela rend L’année des quatre empereurs d’autant plus recommandable aux esprits curieux.

Nicolas Pavillon

Titre : L’année des quatre empereurs
Auteur : Pierre Cosme
Editeur : Fayard
Nombre de pages : 371
Publication : mars 2012
Prix : 20€
ISBN : 978-2-21365-518-5

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