L’appartement communautaire. L’histoire cachée du logement soviétique

appart_communautaireHistoire drôle soviétique. Leonid Illitch Brejnev fait venir à Moscou sa vieille mère, pour lui faire visiter ses luxueux appartements du Kremlin, d’immenses salles aux boiseries dorées, aux riches tentures et aux meubles les mieux travaillés, ne lui épargnant ni les tableaux uniques des plus grands maîtres, ni les somptueuses icônes, ni les vitrines emplies de vaisselle d’or et de précieux bibelots, ni les coffres et écrins de vermeil et d’argent renfermant d’étonnants bijoux. Mme Brejnev mère examine tout sans rien dire, et son visage reste impassible. Intrigué, Leonid Illitch lui demande : « Eh bien ! Tu ne dis rien ! N’es-tu pas fière de moi ? » Alors Mme Brejnev mère tourne lentement la tête vers son fils et dit : « Si, Leonid, tu es très bien installé, je suis très contente et très fière. Mais si les communistes reviennent ?… »

Les très nombreuses « blagues soviétiques » (exportées d’ailleurs dans les pays de l’Est) en disent souvent très long sur les réalités sociales du bloc communiste. La question du niveau de vie des ressortissants soviétiques demeure une clé de la compréhension du système instauré par Lénine, aggravé par Staline, perpétué par Khrouchtchev et Brejnev, et liquidé sous Gorbatchev. Un historien a pu parler (à côté de la Terreur rouge, celle du Goulag, des asiles psychiatriques, de la police politique) d’une « Terreur douce », notamment matérialisée par le logement : « Quant au citoyen ordinaire, il est contraint de vivre dans des conditions de logement désastreuses – cabanes, caves, baraques. S’il a la chance d’habiter un appartement, il doit le partager avec plusieurs familles dans des conditions de promiscuité qui favorisent jalousies, agressivité, conflits et délation, et contribuent à la dissolution des solidarités naturelles du voisinage » (Stéphane Courtois, « La Terreur peut être douce », L’Histoire n° 324, octobre 2007, p. 78).

L’ouvrage de Katerina Azarova apporte à ce titre un éclairage aussi complet que nuancé, s’agissant de la politique du logement en U.R.S.S. et de la vie quotidienne de ses habitants. Basant sa recherche tant sur les archives que de nombreux témoignages, elle s’est efforcée de nous dépeindre consciencieusement les origines et les réalités – variées – du logement communautaire, particularité notoire du monde soviétique.

A l’origine, la communautarisation des logements relève à la fois du pragmatisme que du désir utopique. Dans le contexte de la Révolution et de la guerre civile, le pouvoir bolchevik doit affronter une terrible crise du logement qui le pousse à loger les « prolétaires » dans des habitations appartenant aux anciennes classes dominantes, d’où un partage égalitaire de la surface habitable des grands appartements. Le motif idéologique est tout aussi évident : il s’agit de combattre la bourgeoisie par l’expulsion, et le rejet affiché de ses valeurs. Le mobilier, l’intimité sont rigoureusement encadrés. Le luxe est condamné. La propriété privée individuelle, les réflexes petits-bourgeois ne sont plus censés régir la vie des classes laborieuses. Certains iront même jusqu’à vouloir collectiviser l’éducation des enfants, faisant valoir qu’ils cessaient d’appartenir à leurs parents dès la naissance, pour s’insérer dans la collectivité – une solution extrême qui ne sera finalement pas adoptée. Bref, tandis que les appartements de l’époque pré-révolutionnaire sont scindés en plusieurs parts, l’Etat soviétique mène une vaste politique architecturale valorisant le logement communautaire. Cette politique, cependant, sera tempérée sous le règne de Staline, qui promettait aux travailleurs l’imminence de l’avenir radieux, et donc le retour à des valeurs davantage individuelles. Mais ce n’est qu’avec Khrouchtchev, toutefois, que l’appartement communautaire cessera d’être le principe de la ligne architecturale communiste, pour mieux revenir à l’individualisme.

C’est que le système communautaire avait révélé ses limites. En faisant disparaître le concept même de vie privée, il avait créé une indéniable situation d’oppression permanente, chacun devant être sur ses gardes pour éviter la rupture d’un équilibre précaire entre les habitants d’une même parcelle. Toutefois, la réalité n’en apparaît pas moins complexe – et ce n’est pas là la moindre des révélations apportées par cet ouvrage. Peu à peu s’est en effet mis en place un mode de vie ubuesque pour tout observateur occidental, mais assimilé à la parfaite normalité chez les Soviétiques, où le cocasse le dispute très facilement à l’angoissant. Monde d’échanges, voire de solidarités, mais aussi de tensions, le logement communautaire, par delà la banalité du quotidien, implique une répartition de l’espace souvent changeante, ne peut perdurer que grâce à la confiance mutuelle, ce qui est loin d’être toujours le cas. Chaque résident a su y trouver et imposer ses marques, et chaque salle, chaque couloir acquiert une toute autre valeur stratégique et affective qu’en Occident. Les différences sociales pèsent également sur l’ambiance collective. La promiscuité ronge la vie quotidienne.

Au final, les communistes n’auront pas réussi à éradiquer un certain esprit petit-bourgeois propre à un début de modernisation des conditions de vie, y compris un relatif usage de la justice personnelle et silencieuse, par le biais des règlements de comptes entre voisins… Une nouvelle société s’est mise en place sous l’ère communiste, indéniablement, mais en dépit des réseaux créés, des souvenirs laissés, elle reviendra vite à des aspirations individualistes.

Erudit et détaillé, rédigé dans un style clair le livre de Katerina Azarova jette une lumière nouvelle sur une donnée essentielle du mode de vie soviétique, en définitive assez méconnue en Occident, des utopies de certains rêveurs d’extrême-gauche aux expérimentations architecturales soviétiques, de l’accumulation des textes de lois sur le logement à la réalité de ce dernier.

Nicolas Bernard
Titre : L’appartement communautaire. L’histoire cachée du logement soviétique
Auteur : Katerina Azarova
Editeur : Editions du Sextant
Nombre de pages : 365
Publication : septembre 2007
Prix : 26 €
ISBN : 978 2 84978 014 5

 

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