Une saison noire. Le massacre des tirailleurs sénégalais mai-juin 1940

Saison Noire-crg:exeEn pleine campagne de France de l’été 1940, des unités allemandes massacrèrent entre 1.500 et 3.000 soldats noirs africains. Une telle tragédie, quoique connue, n’avait jamais jusque là fait l’objet de travaux approfondis. Et c’est à un historien américain, Raffael Scheck, spécialiste de l’Histoire allemande, que nous devons une progression de notre savoir entourant ces atrocités allemandes, ce qui suscite plus que jamais certaines interrogations quant à la recherche française.

Résultat d’une recherche considérable effectuée au sein des archives françaises et allemandes, l’ouvrage de M. Scheck analyse avec rigueur et objectivité ces véritables crimes de guerre d’une Wehrmacht assimilée un peu trop facilement à une armée korrekt, du moins en Occident, et pour la seule année quarante. Il y a lieu de louer l’impeccable érudition de cet historien, lequel a pu être en mesure de recenser la majorité des meurtres occasionnés à l’encontre de Noirs par les soldats allemands dans le contexte du Blitzkrieg.

Par ailleurs, l’analyse du comportement allemand en la matière s’avère extrêmement poussée et pertinente, et s’inscrit dans le prolongement des précédents travaux de Christopher Browning (Des hommes ordinaires, réédité récemment chez Tallandier), John Dower (War without mercy) et de Herbert Kellman & Lee Hamilton (Crimes of Obedience), relatifs à la déviance des comportements en temps de guerre ou dans le cadre d’une politique génocidaire. Non, écrit l’historien, ces massacres ne résultent pas d’une directive globale, mais d’un ensemble de facteurs tenant à la fois de l’imaginaire collectif allemand et des situations spécifiques des combats de l’été 1940.

Tout d’abord, la légende de ces « Noirs en armes », sauvages et mutilateurs, avait été propagée en Allemagne dès le début du XXe siècle par les lobbies colonialistes pour justifier les atrocités commises dans le cadre de la guerre contre-insurrectionnelle pratiquée dans les colonies africaines du Reich, et avait perduré au cours de la Grande Guerre, et surtout lors de l’occupation de la Ruhr par l’armée française, laquelle avait employé ça et là quelques unités coloniales. A la peur suscitée par ces « brutes barbares » ( !) s’était ajoutée la fameuse « honte noire », stigmatisant les relations entre les femmes allemandes – réputées « pures » – et ces « bêtes féroces » ( !). La propagande nazie avait évidemment exploité ces fantasmes, et allait véhiculer un discours ô combien raciste au cours de la bataille de France. Bref, le terrain était favorable pour la commission des pires exactions, ce d’autant que le Haut-Commandement de la Wehrmacht ne ferait pas usage, en la matière, de son pouvoir de sanction, ce qui constituait une autorisation implicite. L’armée qui envahissait la France était ainsi lourde de meurtre, car totalement dominée par un racisme anti-Noir.

Toutefois, ces éléments ne suffisent probablement pas, dans la majorité des cas, à expliquer les crimes, et Raffael Scheck prend en considération les « facteurs de situation », à savoir « la découverte de soldats allemands mutilés, la peur du combat associée aux positions françaises en hérisson, et la frustration de devoir surmonter une défense acharnée au moment où la France avait manifestement perdu la guerre », le fantasme propagandiste du « franc-tireur » ayant une fois de plus joué son rôle. A quoi l’historien américain ajoute que « la résistance déterminée des tirailleurs sénégalais résulta elle-même des méthodes de combat brutales employées contre eux, et les accusations de mutilation furent, sinon toujours fallacieuses, du moins largement exagérées ».

Le plus étonnant, en définitive, n’est pas que certaines unités, les plus nazifiées pour la plupart (ainsi la tristement célèbre division S.S. Totenkopf) aient commis de tels massacres, mais que la majorité des soldats allemands s’en abstinrent. Raffael Scheck souligne avec pertinence que Hitler avait cherché à préparer ses troupes à une plus grande brutalité, ce depuis la campagne de Pologne, et en attendant le déchaînement de violences que serait l’invasion de l’U.R.S.S. Qu’en définitive les exécutions massives de prisonniers noirs n’aient pas été généralisées allait le pousser à édicter des directives bien plus explicites l’année suivante, s’agissant des prisonniers de guerre soviétiques… Observations pertinentes, rappelant à quel point Hitler manipula ses propres compatriotes pour en faire de véritables assassins.

Pour être complet, M. Scheck évoque également le comportement des autorités françaises en la matière. La majorité des officiers blancs défendirent leurs soldats noirs, de même que plusieurs soldats. Mais la Justice s’abstint d’instruire sérieusement ces dossiers après la Libération, et ces événements furent jetés aux poubelles de la mémoire.

A tous points de vue, et sur un sujet curieusement négligé par l’historiographie française, Une saison noire constitue l’une des publications scientifiques les plus marquantes de l’année.

Nicolas Bernard

Titre : Une saison noire. Les massacres de tirailleurs sénégalais mai-juin 1940
Auteur : Raffael Scheck
Editeur : Tallandier
Nombre de pages : 287
Publication : septembre 2007
Prix : 22 €
ISBN : 978 2 84734 376 2

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s