Voyage en Amérique (1861-1862)

voyage_en_amerique12 septembre 1861. La Guerre de Sécession est déjà vieille de quelques mois, et l’armée de la Confédération sudiste vient d’infliger sa première défaite aux troupes de l’Union, à Bull Run (épisode bien connu des lecteurs des Tuniques bleues). Pourtant, il est encore difficile d’imaginer que le conflit va s’éterniser quatre années, et l’atmosphère est, dans les deux camps, à l’espoir d’une victoire rapide. C’est dans ce contexte que débarquent à New York quatre Français de haut lignage : le Prince de Joinville, l’un des fils de Louis-Philippe, accompagné de son propre fils, Pierre d’Orléans, âgé de 16 ans, ainsi que des jeunes princes Philippe d’Orléans, Comte de Paris, et Robert d’Orléans, Duc de Chartres. Ces prestigieux visiteurs font sensation dans le Nord, où ils sont même reçus par le Président Lincoln… en toute discrétion, pour ne pas froisser Napoléon III.

Il est vrai que la dynastie orléaniste fait partie des prétendants au royaume de France, et que Lincoln ne tient nullement à pousser Paris dans les bras de la Confédération ! D’autant que ce voyage princier aux Etats-Unis ne correspond nullement à une simple intention touristique, mais vise effectivement, chez les Orléans, à se ménager un puissant appui politique pour le long terme, partant du postulat que, vainqueur ou vaincu, le Nord demeurera une grande puissance. Les jeunes Comte de Paris et Duc de Chartes, en outre, cherchent à faire leurs premières armes, pour y acquérir fortune et gloire… et marquer des points sur le terrain de la légitimité dynastique. Ils s’engagent donc dans l’armée unioniste, non sans troubler leur propre parti. Sans doute ces démêlés politico-légitimistes, en tant qu’ils illustrent à merveille une époque où le concept de République paraissait jeté aux oubliettes, pourront intéresser le lecteur. Mais le véritable apport de ce long séjour découle du fait que le Comte de Paris en a laissé un Journal. Lequel constitue un témoignage de première main, en français dans le texte, sur une guerre qui a contribué à forger durablement l’identité américaine.

La description des opérations auxquelles participent les deux jeunes Princes constitue, à n’en pas douter, un point de vue essentiel qui ravira les historiens militaires, d’autant que Philippe d’Orléans doit reconnaître que la guerre n’est pas cette aventure « fraîche et joyeuse » qu’il n’était pas loin d’espérer. Le diariste ne perd jamais de vue les implications politiques et diplomatiques des différentes campagnes militaires, évoquant à l’occasion les controverses opposant le Nord aux Franco-Britanniques, en particulier la célèbre affaire du Trent, qui a failli déboucher sur un conflit entre Washington et Londres. D’autres considérations de Philippe d’Orléans sur certains des protagonistes les plus connus de la guerre civile sont également dignes d’intérêt. L’on s’aperçoit ainsi que, comme bien d’autres, il a accordé bien trop de confiance à l’imaginaire « génie » militaire du général McClellan, commandant en chef des armées de l’Union, un vaniteux qui ratera à de trop nombreuses reprises l’occasion d’écraser son adversaire sudiste. Sur ce personnage très controversé (c’est le moins que l’on puisse dire), le Comte de Paris se révèle finalement lucide, considérant qu’il a agi avec de – nobles, ou prétendues telles – arrière pensées politiques, à savoir remporter une victoire limitée, sans dévaster le Sud, de manière à en faciliter la pacification. Une stratégie qui servait aussi ses propres ambitions, et qui a totalement échoué car le Sud, précisément, n’entendait pas se laisser faire. Et comptait des généraux plus habiles.

Toujours est-il que ce Journal (et les documents qui l’accompagnent) constitue une sorte d’apprentissage de la vie de la part d’un jeune homme doué, qui découvre un « nouveau monde » et la guerre. L’évolution de la mentalité du diariste au fil des mois est d’ailleurs notable, illustrant de manière étonnante un phénomène qui a été parallèlement constaté sur le moral du peuple américain, au Nord comme au Sud, et intéressant la perception de l’esclavage. Philippe d’Orléans est initialement soucieux de mettre l’accent sur la conciliation entre le Nord et le Sud, se méfie des associations abolitionnistes qu’il juge extrémistes. Mais il perd progressivement ses illusions, et reconnaît finalement la véritable signification de la guerre, son sens absolu : non pas la lutte pour l’Union, mais une lutte pour l’édification de la nation américaine ; non pas une guerre dont l’esclavage ne serait que le prétexte, mais une guerre qui portait en elle l’abolition de l’exploitation de l’homme par l’homme.

Nicolas Bernard
Titre : Voyage en Amérique 1861-1862. Un prince français dans la guerre de Sécession
Auteur : Philippe d’Orléans, Comte de Paris – présenté par Farid Ameur
Editeur : Editions Perrin
Nombre de pages : 655
Publication : mars 2011
Prix : 25 €
ISBN : 978-2-26203-568-6
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