De la guerre en Amérique. Essai sur la culture de guerre

de_la_guerre_en_ameriqueL’Amérique a toujours intrigué, dérouté, fasciné, pour le meilleur et pour le pire. Cœur de l’économie mondiale, les Etats-Unis se voient imputer les crises financières ayant dévasté le système bancaire international – mais n’en constituent pas moins le socle de la croissance. Devenus hyperpuissance après la disparition de l’Union soviétique, ils passent pour une nation arrogante et impérialiste sous couvert de revêtir la casquette de « Gendarme du Monde » – mais leur potentiel militaire les rend indispensables, comme on a pu le constater dans la guerre civile libyenne. Leur suprématie culturelle génère l’admiration, de par son éclectisme, mais également l’agacement, voire la levée de boucliers identitaires.

Les huit années qu’aura passées George W. Bush à la Maison-Blanche ont sans aucun doute contribué à cristalliser, plus que jamais, ces polémiques. Les attentats du 11 septembre ont certes suscité, en Occident, la sympathie, mais la guerre en Irak, qui reposait sur un mensonge d’Etat, a fait basculer l’opinion en sens contraire. Au point d’alimenter, en définitive, une certaine incompréhension envers ce peuple américain qui a appuyé la guerre contre Saddam Hussein contre toute logique, avant de réélire en 2004 un Président dont le bilan s’est pourtant révélé catastrophique (à l’instar de ce que sera son second mandat). Ainsi, plus que jamais, l’Amérique paraît être une énigme, entretenue en France par une vague d’écrits aussi contradictoires que mal renseignés – bref, peu rigoureux – sur ce sujet. L’actualité, décidément, ne s’est pas montrée propice à la réflexion.

C’est en cela que le livre de Thomas Rabino représente un progrès majeur. Ce dernier, jeune historien prometteur, s’était déjà signalé par un ouvrage remarquablement informé sur l’histoire de la Résistance, plus précisément celle du réseau « Carte ». De la guerre en Amérique se veut d’emblée nettement plus ambitieux. Il nous dévoile, en effet, le « côté obscur », à la fois affiché et refoulé, des Etats-Unis, c’est-à-dire leur rapport à la guerre. Cette dernière, démontre Thomas Rabino, est omniprésente. Elle est à l’origine même de la nation américaine, de la Guerre d’Indépendance à la Guerre de Sécession. Elle constitue l’une des entreprises les plus rentables de l’Amérique. Elle pèse de tout son poids sur la société, tout en devenant, de plus en plus au XXème siècle, la continuation de la diplomatie américaine par d’autres moyens. La guerre occupe les livres, les films, la musique, les jeux vidéo. Elle fige les comportements, intoxique le débat politique, génère des législations. En résumé, de par son ampleur, et de par les représentations qu’elle crée, c’est bien une « culture de guerre » qui est à l’œuvre aux Etats-Unis, et qui semble avoir connu son paroxysme à la suite du 11 septembre 2001.

L’on réalise avec Thomas Rabino que cette terrible journée n’a fait que concrétiser ou aggraver des pratiques antérieures, tant en termes de paranoïa sécuritaire que de repli sur soi identitaire, de manipulations politiques et de propagande tapageuse. Comme par le passé, la presse s’est moins comportée en quatrième pouvoir qu’en valet des autorités, contribuant à accréditer la fable des « armes de destruction massive », tandis qu’a été revigoré le culte des héros, qu’ils soient pompiers, policiers, ou soldats expédiés au casse-pipes en Irak ou en Afghanistan, la splendeur épique de cette mise en scène patriotique devant troubler la réflexion sur le bien-fondé de leurs sacrifices.

Certes, comme pour le Vietnam et la Somalie, la guerre en Irak a rencontré une opposition croissante, faisant voler en éclats l’union sacrée née en 2001. Assimilée à un film d’action ou à un jeu vidéo, elle a révélé au contraire son hideuse réalité : violence des affrontements, manque de moyens, matériel inadapté, scandales sanitaires (voir l’affaire de l’uranium appauvri, qui n’en est qu’un parmi d’autres), réinsertion sociale lacunaire des vétérans, coût ruineux pour l’économie… Pour autant, si la fièvre de 2001-2003 est retombée, rien n’a véritablement changé. Le patriotisme culturel a, plus que jamais, droit de cité. La législation sécuritaire est désormais inscrite dans les mœurs. L’armée américaine n’a pas encore totalement quitté l’Irak, même si la diplomatie de Barack Obama se veut davantage soucieuse de réalisme et de légalisme. Le cinéma, la télévision, la musique continuent de véhiculer une image ambigüe de la guerre, même quand ils la dénoncent. Si la propagande militariste n’a pas empêché l’éclosion d’une culture opposée, elle n’en continue pas moins de prospérer.

Tel est le bilan de ce livre, qui s’appuie sur une documentation impressionnante, fruit d’années de recherches. Il nous offre ainsi de mieux comprendre cette Amérique qui nous fait peur et nous attire à la fois. La réussite est d’autant plus exemplaire que Thomas Rabino est parvenu à combiner ce qui fait presque toujours défaut à nos spécialistes auto-proclamés des questions internationales, à savoir la qualité du style, l’objectivité de l’historien, la subtilité de l’analyse, la rigueur de la recherche.

Nicolas Bernard
Titre : De la guerre en Amérique. Essai sur la culture de guerre
Auteur : Thomas Rabino
Editeur : Editions Perrin
Nombre de pages : 535
Publication : juin 2011
Prix : 24 €
ISBN : 978-2262034085
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