1885 : le tournant colonial de la République. Jules Ferry contre Georges Clemenceau, et autres affrontements parlementaires sur la conquête coloniale

1885_tournant_colonialAu cœur de la polémique sur les si décriées – et pas toujours avec la rigueur requise – « lois mémorielles », voici un ouvrage volcanique, propre à nourrir la réflexion comme à relancer la controverse sur la colonisation. Car il nous rappelle que ce débat a déjà eu lieu, à l’heure où l’Empire français d’outre-mer s’ébauchait sous l’impulsion de certains courants de la IIIe République. Louable est l’initiative de Gilles Manceron de publier les débats parlementaires de 1885 relatives à la poursuite de l’expédition militaire de Madagascar et la relance de la conquête de l’Indochine. Car comme il le reconnaît, « ce qui frappe dans ces deux débats, c’est que les arguments échangés par les deux camps sont exactement les mêmes qu’énoncèrent pendant trois quarts de siècle partisans et adversaires des politiques coloniales ».

C’est que ces féroces discussions révèlent que la République n’était pas exclusivement « colonisatrice », mais savait posséder des parlementaires viscéralement hostiles à cette nouvelle forme d’impérialisme. Si Clemenceau était davantage intéressé par la « ligne bleue des Vosges », il n’en savait pas moins assassiner par le verbe ses adversaires en invoquant la souveraineté des futures colonies et les mensonges répétés d’un gouvernement qui assurait plus ou moins hypocritement agir pour le bien de la Nation et de la Civilisation. Se révèlent également les oubliés Georges Périn et Frédéric Passy, qui en appelait à ces notions si oubliées de « droits de l’homme » et de « droits des peuples à disposer d’eux-mêmes ». A un argumentaire implacable, dénonçant brillamment les bains de sang commis par l’armée française, Jules Ferry et les tenants du colonialisme répliqueront par l’invocation de l’honneur de l’armée – ouvrant la voie à l’Affaire Dreyfus – et la mission civilisatrice de la France pour les grands principes, sans rechigner à réveiller l’appât du gain pour convaincre les hésitants. Les adversaires de la colonisation, toutefois, avaient beau tenir de grands discours, ils n’étaient pas de taille à affronter les puissants lobbies coloniaux. Les lois de crédits militaires seront tout de même votées, et rien n’empêchera désormais la France de connaître son destin sous les tropiques. En attendant les massacres malgaches de 1947 et le désastre de Diên Biên Phu…

Ces affrontements rhétoriques survenus voici 120 ans évoquent même, à n’en pas douter, certain égarement américain au Vietnam dans les années soixante, outre qu’ils acquièrent, avec les développements de la crise moyen-orientale, une actualité sidérante. Clemenceau proclame-t-il qu’ « on avait promis aux électeurs de restreindre les conquêtes, on les a étendues. On voulait se dégager des difficultés du passé, on en a créé de nouvelles », c’est immanquablement les errements de l’administration Bush qui viennent à l’esprit.

Surtout, ils révèlent plus que jamais l’opposition de deux conceptions du monde et de l’humanité. Le racisme, le profit, l’impérialisme doivent-ils laisser la place au respect mutuel, à la prudence budgétaire, à la paix ? On connaît la suite. A n’en pas douter, la France a connu en 1885 sa « controverse de Valladolid ». Elle fait encore peser ses effets. Et les arguments échangés de par et d’autres n’ont pas pris une ride.

Nicolas Bernard

Titre : 1885 : le tournant colonial de la République
Auteur : Sous la direction de Gilles Manceron
Editeur : La Découverte
Nombre de pages : 168
Publication : février 2007
Prix : 7 €
ISBN : 978-2-7071-4937-4

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