Cinq années de ma vie (1894-1899)

5_annees_de_ma_vie« Je raconte uniquement dans ces pages ma vie pendant les cinq années où j’ai été retranché du monde des vivants. » Par ces lignes, Alfred Dreyfus amorce ce « retour vers l’Enfer » que sera l’écriture de ses Mémoires, travail auquel il se consacrera en 1901, cinq ans avant sa réhabilitation. Celui dont le nom a suscité les passions les plus incendiaires entend apporter son témoignage à une Affaire qui s’est jouée presque sans lui. Au-delà du scandale judiciaire, du roman d’espionnage et du combat d’idées, Cinq années de ma vie restitue cette crise républicaine dans sa dimension humaine, torturée et solitaire.

L’ouvrage est un terrible cri de douleur, le puissant écho d’une implacable tragédie, mais aussi et surtout le témoignage de l’abnégation d’un homme acharné à survivre pour crier au monde son innocence. Cri, écho et abnégation que décuple la sécheresse du style, lequel ne s’embarrasse d’aucune figure de rhétorique pour s’en tenir à cette sobre concision chère à Tacite. Dreyfus se limite aux faits, et pas plus que devant ses juges, ne cherche l’outrance et l’effet de manche. L’éloquence, il n’en a pas besoin : l’exposé du martyre suffit.

Ce sont d’abord l’arrestation et l’incarcération, sans que les charges retenues contre lui ne lui soient notifiées. Ce sont les interrogatoires délirants que lui impose à la prison du Cherche-Midi le commandant Du Paty de Clam, « l’ouvrier diabolique de l’erreur judiciaire » selon la tranchante formule de Zola – mais c’est aussi la compassion et l’humanité du directeur de l’établissement, le commandant Forzinetti, très tôt convaincu de la non-culpabilité de l’accusé. C’est le procès truqué du Conseil de Guerre, qui le condamne sur le fondement de pièces frauduleuses ou sans intérêt et qui ne lui ont même pas été communiquées. C’est l’humiliation de la dégradation, le frisson de haine qui traverse ces foules rassemblées pour le conspuer. C’est, enfin, la réclusion sur l’Ile du Diable si bien nommée, une « agonie lente » sur un rocher concentrationnaire où il aura à affronter la chaleur, la faim, les moustiques et, pire que tout, la solitude.

Pourtant, il fait front. Soldat, il combat l’horreur de la déportation avec une ténacité exemplaire. Républicain, pas un instant il ne doute de la révision. Patriote, il tient à faire identifier le véritable traître. Indéniablement, le premier héros de l’Affaire, c’est lui. Eût-il un instant faibli, se fût-il résigné à son sort, attendant la mort au milieu de l’océan, et les efforts de sa famille, de ses partisans, étaient réduits à néant. Sa famille ? Tandis que Matthieu, le « frère admirable », lance la campagne de révision, Lucie, jusque là fidèle épouse petite-bourgeoise, se révèle aussi ardente que son mari, transfigurée par le calvaire. Leur amour, leurs enfants – « mon talisman » écrira le capitaine – leur donneront le courage de traverser l’épreuve, jusqu’à la victoire finale.

La lecture de Cinq années de ma vie, dont la réédition par La Découverte s’accompagne d’une éclairante préface de Pierre Vidal-Naquet, et d’une passionnée postface de Jean-Louis Lévy, devrait suffire à réfuter un fameux cliché de l’Affaire, celui d’un Alfred Dreyfus médiocre et effacé, innocent « banal » tant « idéalisé ». Comme l’écrivait Julien Benda au lendemain de la mort de Dreyfus en juillet 1935 : « La victime du drame, qu’a-t-elle fait personnellement pour le triomphe de la justice ? L’officier frappé puis retranché du monde, qu’a-t-il fait par lui-même pour la cause du droit ? Il a fait la seule chose qui fût en son pouvoir, mais dont l’effet fut capital : il a refusé de se laisser abattre par les clameurs d’une foule en délire, il n’a cessé de porter la tête haute et d’affirmer son droit avec un accent dont la vérité troubla jusqu’à ses pires ennemis. »

Nicolas Pavillon

Titre : Cinq années de ma vie (1894-1899)
Auteur : Alfred Dreyfus, Préface de Pierre Vidal-Naquet, Postface de Jean-Louis Lévy
Editeur : La Découverte
Nombre de pages : 280
Publication : février 2006
Prix : 11,50 €
ISBN : 2-7071-4806-7

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