Jack l’Eventreur démasqué

jack_demasqueL’un des plus terrifiants croquemitaines des temps modernes n’a jamais été retrouvé. Après avoir fait régner une sanglante terreur au cœur de l’Empire britannique au cours de l’automne 1888, Jack l’Eventreur a tiré sa révérence, laissant à Scotland Yard cinq cadavres de prostituées horriblement mutilées – peut-être même davantage selon certains chercheurs baptisés « ripperologues » – et pas le moindre indice, ni même ne serait-ce que l’ombre d’un mobile. Cette disparition aussi soudaine qu’inexpliquée a été pour beaucoup dans la propagation du mythe de ce tueur exceptionnel, de même que l’atrocité de ses crimes et surtout son génial surnom, probablement inventé pour la circonstance par un journaliste britannique en mal de sensationnalisme.

La liste des suspects est fort longue, et touche la totalité des classes sociales britanniques de l’époque, du pauvre miséreux frustré au terroriste irlandais, du charcutier local au chirurgien de la Reine, de la sage-femme détraquée au prince héritier de la Couronne britannique himself. Récemment, l’écrivain Patricia Cornwell a cru pouvoir identifier Jack sous les traits du peintre Walter Sickert, qui nourrissait effectivement un intérêt morbide aux crimes de Whitechapel, mais son accusation ne reposait sur aucune preuve crédible et était entachée d’une erreur manifeste d’appréciation des éléments du dossier. D’autres suspects se révèlent plus intéressants, tels qu’un bizarre escroc américain doté de connaissances anatomiques et profondément ravagé par la misogynie répondant au nom de Francis Tumblety, et dont le parcours semble coïncider avec une série de meurtres commis aussi bien en Amérique qu’en Angleterre, à moins qu’il ne faille viser un jeune habitant du quartier, affirmation d’autant plus crédible qu’il est évident que l’assassin connaissait la zone comme sa poche. Beaucoup plus troublant qu’il n’y paraît se trouve également être le fameux Journal d’un homme d’affaires britannique du nom de James Maybrick, à l’authenticité discutée, et qui s’accuse d’avoir été Jack l’Eventreur.

L’ouvrage de Sophie Herfort s’intègre dans cette controverse vieille de 120 ans déjà. Cette jeune chercheuse a consacré vingt années de sa vie à traquer cet insaisissable meurtrier, consacrant de très importants et admirables efforts en vue de clore le dossier une bonne fois pour toute, ce qui lui a donné une connaissance quasi-encyclopédique de l’affaire. Est-elle pour autant parvenue à ses fins ?

Elle a identifié un suspect – et pas des moindres ! Nul autre que sir Melville Leslie Macnaghten, chef du département d’enquêtes criminelles de Scotland Yard ! Le fait expliquerait pourquoi la police s’est avérée incapable d’appréhender le tueur. Mais est-il pour autant avéré ? Il ne me le semble pas. En dépit d’une patiente recherche, Sophie Herfort ne produit guère d’élément probant à l’appui de son acte d’accusation, péchant peut-être par volonté de donner un sens à une série de coïncidences, quitte à solliciter un peu trop l’esprit critique du lecteur. Elle attribue notamment un peu vite à « Jack », donc Macnaghten, certaines des lettres parmi les milliers reçues par les autorités de la part de plaisantins se faisant passer pour l’Eventreur, et en tire des déductions pour le moins fragiles, faute de base solide – une erreur que commettait déjà Patricia Cornwell. Les rivalités régnant au sein de la police britannique nous sont également brillamment exposées – elles aboutiront notamment à la démission du chef de Scotland Yard, sir Charles Warren, le 9 novembre 1888, soit le jour du dernier meurtre – mais Sophie Herfort y voit là, sans réelle preuve tangible, une explication des motivations du criminel, qui aurait laissé libre cours à ses pulsions sadiques héritées de son long séjour aux Indes pour faire « tomber » Warren, qu’il détestait profondément. Il est vrai que les meurtres cesseront après la démission de ce dernier, coïncidence plus que frappante s’il en est. Mais peut-être ne s’agit-il que d’une coïncidence ?

Toutefois, et si la thèse défendue ne me convainc pas, du moins pas totalement, il n’en faudrait pas pour autant considérer que l’ouvrage doit être négligé. Bien au contraire : nous avons là une étude remarquablement documentée, sur les crimes et sur leur contexte, qui apporte sa pierre à l’édifice d’une recherche vieille de plus d’un siècle, et qui met notamment en lumière les querelles intestines des services de police britanniques, lesquelles ont joué un rôle non négligeable dans leur incapacité à arrêter l’assassin. Malgré la faiblesse de l’argumentation, l’on ne peut nier à Sophie Herfort une haute capacité à prendre du recul sur un dossier maintes fois compulsé et balisé par d’autres, une évidente aptitude à la recherche historique, un excellent style littéraire (le livre se lit d’une traite, comme un superbe thriller), et un louable effort de clarification d’une affaire qui n’en finit pas de hanter nos imaginations.

Nicolas Bernard

Titre : Jack l’Eventreur démasqué
Auteur : Sophie Herfort
Editeur : Tallandier
Nombre de pages : 301
Publication : juin 2007
Prix : 19,90 €
ISBN : 978 2 84734 434 9

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s