La Chaîne des forçats (1792-1836)

chaîne_forçatsLa chaîne n’est le plus souvent qu’un modeste passage dans les livres d’Histoire. Certes, de nombreux auteurs ont décrit les rouages savants du système pénitentiaire français au XIXe siècle ou réfléchi aux inflexions de la politique du châtiment depuis l’Ancien Régime, mais aucun n’a jamais dédié une étude complète au voyage de la chaîne, considérée isolément. Le livre de Sylvain Rappaport, agrégé d’Histoire et professeur au lycée François Villon, vient ainsi combler une fâcheuse lacune. Bien que liée au bagne et aux traditions disciplinaires, la chaîne demeure un phénomène vraiment singulier. Menant les forçats à travers tout le pays, elle obéit à ses propres injonctions dans l’ordre de la sanction : le voyage est d’abord pour le condamné l’un des « raffinements » de la peine, un long chemin de croix le conduisant au lieu de son supplice. Dans l’optique chrétienne de l’Europe de ce temps, il s’agit également de préparer la rédemption du pêcheur. En effet, la souffrance du corps doit faciliter le rachat de l’âme. Cependant, la chaîne permet essentiellement la mise en scène du corps du criminel terrassé par la société dans un spectacle offert à tous les Français. C’est la tristement célèbre « pédagogie de l’effroi ».

Au XVIIe siècle, l’administration royale, soucieuse de rationaliser d’antiques pratiques, s’attache à organiser la chaîne des forçats. Secrétaire d’Etat à la Marine, Colbert en fait un instrument capable de nourrir les besoins insatiables de la flotte. Dès lors, de longs cortèges se déploient vers les bagnes portuaires, sous les applaudissements d’une foule ivre de vengeance, prompte à célébrer la victoire de l’Etat sur le crime. La lente disparition des galères ne sonne pourtant pas le glas de la chaîne, puisque les arsenaux de la Marine ne cessent d’exiger de nouvelles fournées humaines. Confiée aux bons soins d’entrepreneurs privés, elle naît dans la cour de Bicêtre, quitte la prison au lever du soleil et serpente à petites étapes vers Rochefort, Brest, Toulon ou Lorient, engloutissant dans chaque ville importante son lot de condamnés. Le pénible voyage, un moment aboli par la Révolution, retrouve tout son éclat en 1792 et se perpétue de plus belle, sous l’Empire et la Restauration, pour s’éteindre finalement en 1836 avec l’émergence des voitures fermées, parcourant le même périple à l’abri des regards.

Durant d’interminables décennies, la chaîne révèle toutes les couleurs du spectre des rapports qu’entretiennent le Pouvoir et la violence légale. Sur son chemin se presse une nuée de curieux, emplis de terreur et de joie. Sylvain Rappaport peint avec une riche érudition, dont atteste l’abondance des notes et des références, toutes les facettes de la pièce : les coulisses, qui voient déambuler hommes de pouvoir et d’argent ; les spectateurs, jamais en manque de crachats ou d’injures pour vilipender les criminels ; les protagonistes enfin, voleurs et âmes perdues, assassins et faussaires, qui loin d’adopter la posture infamante de la repentance, se rient volontiers des insultes, répondant aux quolibets des « braves gens » par des moqueries et de fières provocations. Accordant à ces malheureux une évidente sympathie, l’auteur ne tait jamais les questions morales et dresse un vibrant réquisitoire contre une machine à broyer la fibre humaine.

Nicolas Pavillon

Titre : La Chaîne des forçats (1792-1836)
Auteur : Sylvain Rappaport
Editeur : Flammarion
Collection : Aubier
Nombre de pages : 352
Publication : janvier 2006
Prix : 25 €
ISBN : 2-70072341-4

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