La guerre de Crimée (1853-1856)

guerre_crimeeVictoire franco-anglaise en terre russe, située presque mi-chemin entre Waterloo et les prémices de l’improbable Entente de 1914 (l’alliance russe et l’Entente cordiale), la guerre dite de Crimée de 1854-55 est longtemps demeurée au rang des grandes oubliées de l’histoire de France. Passées au filtre de la légende noire du Second Empire, les victoires du milieu du XIXe siècle, celle de 1855 comme celle de 1859, ont en effet pendant longtemps bien légèrement pesé sur une historiographie en quête d’unité républicaine. Balaklava et Inkermann, l’Alma et le fort de Malakoff : quelques noms vaguement familiers, souvent pour des raisons bien éloignées de l’histoire, et sur lesquels peu de non-spécialistes sauraient superposer autre chose qu’une image lointaine et fugitive. « La gloire de Sébastopol fut éphémère, la honte de Sedan s’étend toujours sur l’héritage du Second empire et sur la mémoire de Napoléon III » écrit d’ailleurs Alain Gouttman en conclusion de son ouvrage. Ces dernières années ont néanmoins apporté un certain regain d’intérêt dépassionné pour le règne de celui qui ne fut longtemps, au mieux, que « Badinguet » et surtout pour les vingt ans d’histoire de France qui marquèrent l’entrée véritable du pays dans l’ère industrielle moderne.

Premier grand conflit du Second Empire, dont le siège de Sébastopol constitue la seule opération militaire majeure et décisive, la guerre de Crimée se révèle particulièrement meurtrière. Cette expédition de plusieurs centaines de milliers de soldats expédiés à trois mille kilomètres de leur métropole n’inaugure pas véritablement le genre (on pensera à l’Egypte, ou à Moscou en flammes) mais lui apporte indubitablement une nouvelle dimension de « modernité ». Moderne par son ampleur, par ses contraintes logistiques, par les photographies qu’on en a rapportées pour la première fois. Moderne encore par son caractère industriel et par les balbutiements des nouveaux moyens de faire la guerre qu’on y a déployés, du fusil rayé à l’obus explosif en passant par les premiers « cuirassés » à vapeur.

A guerre moderne, étude moderne ! Complet, parfois « touffu » tant la valse des chancelleries et des états-majors présente d’occasions d’expliquer et d’éclairer, l’ouvrage constitue incontestablement une pierre solide jetée dans le jardin de la « vieille » historiographie du Second Empire. Fait plutôt rare, les analyses politiques, diplomatiques et militaires s’y équilibrent sans que l’une ne soit survolée au profit de l’autre. Sans vraiment masquer lui-même une certaine « tendresse » pour l’empereur, Alain Gouttman analyse et démonte avec brio nombre de simplifications ou d’interprétations antérieures outrancières et orientées, notamment quant aux causes profondes de la guerre de Crimée ou de la religiosité supposée de Napoléon III comme moteur d’un aveuglement politique immérité. La crise des lieux saints et ses conséquences y sont ainsi très longuement démontées et analysées, les gesticulations diplomatiques russes et turques tout comme les ambiguïtés britanniques y reprenant une place éminente. Est-ce à dire que le Second Empire y serait absout de toute erreur ou de tout calcul tant dans ses ambitions propres que dans la conduite des opérations ? Certes non. On y voit notamment les racines de cette improvisation militaire funeste, ou système « D », qui livrera littéralement la France à la Prusse en 1870. Cet équilibre donne à cette étude une dimension particulière assez rarement atteinte dans les écrits antérieurs souvent trop ouvertement partiaux ou d’études militaires vieillies de type « chirurgical ».

Une réédition bienvenue sur une guerre victorieuse particulièrement difficile et mal connue qui inaugure, quelques années même avant la guerre de Sécession, la première vague de ces conflits modernes qui bouleverseront si complètement le visage du monde.

Où l’on s’entredéchire, déjà, pour la dépouille de « l’homme malade de l’Europe » et les « beaux yeux » des Balkans…

Vincent Bernard

Titre : La guerre de Crimée (1853-1856)
Auteur : Alain Gouttman
Editeur : Perrin
Collection : Tempus
Nombre de pages : 440
Publication : mars 2006
Prix : 11 €
ISBN : 2-262-02450-2

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