1956, Budapest, l’insurrection

1956_budapestAu milieu des années cinquante, de Moscou à Pékin, de Berlin-Est à Sofia, de Pyongyang à Hanoï, le monde communiste prenait plus que jamais l’allure d’un monolithe, fermement tenu en main par les partis communistes, l’Armée rouge, et une administration tentaculaire à défaut d’être totalitaire. La décolonisation lui donnait même un nouveau souffle, grâce à l’hypocrite stratégie soviétique misant sur le droit des peuples colonisés à disposer d’eux-mêmes.

Mais tout n’était qu’apparence. Les dissensions entre Soviétiques et Chinois allaient en s’aggravant. Le Yougoslave Tito avait renié Staline, l’Albanais Hodja lorgnait vers Mao. Chez les pays d’Europe de l’Est, les peuples se prenaient de plus en plus à contester la dictature, à stigmatiser l’incurie bureaucratique, à dénoncer le marasme économique, à pester contre la pénurie alimentaire, et à revendiquer l’indépendance, en appeler à un socialisme démocratique et tolérant. Les terrifiantes révélations de Khrouchtchev sur les crimes staliniens, au cours du discours du XXe Congrès, avaient alimenté ce mécontentement – et redonné l’espoir. La confusion politique et idéologique régnant au Kremlin achevait de brouiller les pistes. Si les manifestations ouvrières de Berlin-Est avaient été écrasées par les chars russes, la Pologne, en 1956, avait redonné l’exemple de l’insubordination : le premier secrétaire du Parti communiste, Ochab, eut l’intelligence de rappeler Gomulka – réputé modéré – au pouvoir, et d’initier une série de concessions pour calmer le jeu, avec succès d’ailleurs. L’URSS laissa faire, non sans hésitations. De son côté, la Hongrie qui au sortir de « l’ère glaciaire » dominée par le stalinien Mathyas Rakosi, avait formulé les mêmes revendications, connut en revanche un sort différent : la mauvaise volonté de la direction communiste décupla la colère des protestataires, suscitant une véritable insurrection. Cette fois, l’URSS écrasa la capitale magyare sous les chenilles de ses tanks… non sans avoir tergiversé.

Journaliste et historien d’origine hongroise, grand spécialiste des « démocraties populaires » et de l’Europe orientale, François Fejtö met à jour son excellente synthèse sur le drame de Budapest, tenant compte des levées d’archives de la dernière décennie, quoique cette manne documentaire ne remette nullement en cause, bien au contraire, ses interprétations premières. Son écriture pleine d’émotion retenue nous livre les clefs pour mieux comprendre les mécanismes d’un véritable soulèvement démocratique, ainsi que son impact sur la mémoire nationale hongroise. Il démontre – ou plutôt rappelle – le caractère totalement spontané et imprévu, « révolutionnaire » donc, de l’événement, dissipant le mythe communiste d’un complot fomenté à  l’étranger. Les équivoques et les erreurs d’appréciations des apparatchiks hongrois et du Kremlin sont mises à nu, tandis que le rôle moteur de la jeunesse dans l’insurrection est fort justement souligné preuve de l’incapacité du système communiste à rééduquer les générations de l’avenir. La responsabilité occidentale est, de même, mise en cause : malgré les appels à l’insurrection de Radio Free Europe, passablement peu au fait des réalités hongroises, ni l’Amérique, ni l’Europe de l’Ouest, les yeux tournés vers le canal de Suez, ne cherchèrent à  intervenir au-delà  du « Rideau de Fer ».

François Fejtö insiste également sur les deux protagonistes principaux de la tragédie, Imre Nagy et Janos Kadar. Le premier, communiste modéré au point d’être qualifié de « social-démocrate », ancien « épuré » victime de Rakosi, voulait tenir compte des aspirations indépendantistes de sa nation, et dirigea courageusement la révolution, le payant de sa vie puisqu’il fut exécuté en 1958. Le second, communiste tourmenté à haute teneur shakespearienne, également ancienne victime de Rakosi au nom duquel il avait contribué à la liquidation de Lazslo Rajk, s’avérait être un homme d’appareil aussi intelligent qu’assoiffé de pouvoir. Ayant approuvé la politique de Nagy, il avait pris peur devant la violence de l’insurrection et réalisé qu’elle ne pouvait qu’aboutir à l’effondrement du Parti communiste et à l’intervention soviétique, ce qui l’amena à rallier le Kremlin à la dernière minute. De fait, il fut intronisé leader politique de la Hongrie pro-soviétique, et participa à la liquidation des « traîtres » et autres « déviationnistes », avant de faire preuve d’une souplesse exemplaire dès les années soixante, multipliant amnisties et réhabilitations, tempérant la collectivisation, s’efforçant d’améliorer le niveau de vie de son peuple. Malgré ces avancées, malgré la réduction de la présence policière, le régime n’en demeurait pas moins une dictature qui perdura jusqu’à la fin des années quatre-vingts. Prisonnier de ses contradictions, le monde communiste ne sut, pour sa part, empêcher la réédition des événements de Budapest, à Prague en 1968, avant de s’écrouler en 1989.

En ce cinquantième anniversaire de la « révolution hongroise », il convient de lire ce petit ouvrage, synthèse brillante d’un événement complexe, étude impartiale d’une crise de l’univers communiste, analyse vivante d’un séisme démocratique, compte-rendu poignant du massacre d’un espoir.

Nicolas Pavillon

Titre : 1956, Budapest, l’insurrection
Auteur : François Fejtö
Editeur : Editions Complexe
Nombre de pages : 220
Publication : octobre 2006
Prix : 10,50 €
ISBN : 2-8048-0104-7

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