Le génocide des Arméniens

genocide_armeniens« Qui se souvient du génocide des Arméniens ? » aurait déclaré Adolf Hitler. Alors que nous célébrons, les quatre-vingt dix ans du génocide des Arméniens, alors que deux lois mémorielles – l’une déclarative, l’autre réprimant la négation du crime – ont été adoptées par le Parlement français, alors que la France compte la plus importante communauté arménienne expatriée, alors, enfin, que la question de l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne soulève les passions, ce livre tombe à  point nommé pour satisfaire l’intérêt qu’a réveillé cette épineuse question et pour éclairer différentes thématiques – touchant à la mémoire, à l’histoire, aux relations internationales, à la politique – qui agitent aujourd’hui l’espace public français et francophone.

De cet imposant volume, il faut tout d’abord préciser qu’il constitue la somme la plus complète publiée à ce jour. Etablissant des faits souvent méconnus, voire inconnus des chercheurs et a fortiori du grand public, Raymond Kévorkian restitue avec précision la genèse, l’accomplissement du génocide et les tentatives avortées pour punir les criminels. Constatant l’existence mais aussi l’inaccessibilité de certaines sources, notamment celles des deux organisations au cœur du drame (le Comité central jeune-turc et l’Organisation spéciale), l’historien n’en a pas moins consulté un corpus imposant de documents à la base de son travail. Raymond Kévorkian insiste sur la valeur des témoignages des victimes, souvent écartés même par ceux qui ont cherché à prouver la réalité du génocide (Vahakn Dadrian, par exemple).

C’est une optique résolument géographique qu’a adoptée l’auteur. Cette volonté de partir de la micro-histoire, pour compliquée qu’elle fût à restituer dans le cadre très particulier de cette étude, permet d’éclairer sous un jour nouveau l’histoire globale de l’extermination et participe de l’établissement des faits à la base de la construction historienne. En effet, le plan des Jeunes-Turcs, savamment élaboré selon l’auteur, avait pour objet d’unifier les populations turcophones jusqu’au Caucase. Cette turcisation du territoire passait par une homogénéisation ethnique qui s’est traduite par la mise en œuvre d’un génocide dans un espace clairement défini. L’expansion progressive des territoires « épurés » est, elle, à mettre en relation avec la radicalisation des Jeunes-Turcs. Suscitée par les graves revers militaires, elle est bien cernée par R. Kévorkian qui souligne la réflexion poussée s’élaborant autour de la composition démographique de l’Anatolie dans la logique d’extermination.

S’intéressant également à la sociologie des bourreaux, à tous les niveaux de décisions, notre historien met en exergue différentes caractéristiques. La maturation de l’idéologie portée par les Jeunes-Turcs dans les années d’avant-guerre, mise en relation avec les mutations politiques rencontrées par la Turquie, prend dans sa démonstration une place éminente. La « thèse de la destruction programmée de la population arménienne entamée sous Abdülhamid et parachevée par les Jeunes-Turcs » est clairement écartée alors que le farouche ethno-nationalisme du CUP (« Comité Union et Progrès », c’est-à-dire le parti des Jeunes-Turcs) se dessine tout au long de la lecture.

La dernière partie traite des tentatives initiées contre les criminels, qu’elles soient le fait de la justice turque elle-même, que celui des grandes puissances de l’époque, France et Grande-Bretagne en tête, sous l’égide successive du Conseil des quatre, de la Conférence de la paix, et enfin de la Société des Nations. Raymond Kévorkian démontre à ce sujet que la justice turque a immédiatement cherché à réduire le nombre des mis en cause et à affranchir l’Etat de sa responsabilité dans la mesure où c’est sur ce génocide que s’est construite l’identité nationale. Quant aux grandes puissances, l’évolution des relations diplomatiques avec la Turquie a logiquement influé sur les velléités d’action qui les ont un temps habitées.

Ce beau livre interroge : s’il est indéniablement le travail d’un universitaire maîtrisant admirablement son sujet, il n’en reflète pas moins l’état actuel de la recherche et de la perception contemporaine de ce génocide, trop longtemps passé à la trappe de l’Histoire. Alors que nombre de crimes analogues ont été perpétrés ces dernières années de par le monde, cette étude peut devenir un outil de prise de conscience au service de nos décideurs, louant l’action et dénonçant l’immobilisme.

M. B.

Titre : Le génocide des Arméniens
Auteur : Raymond Kévorkian
Editeur : Editions Odile Jacob
Nombre de pages : 1007
Publication : septembre 2006
Prix : 39,90 €
ISBN : 2-7381-1830-5

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