Aux origines de la guerre d’Algérie (1940-1945). De Mers-el-Kébir aux massacres du Nord-Constantinois

aux_origines_guerre_algerieLoin des mythes entourant l’Algérie coloniale, cette Algérie « française » où prévalaient les inégalités selon la couleur de peau et la religion, le livre d’Annie Rey Goldzeiguer, démonstration implacable de rigueur historienne, dresse le bilan accablant de l’impact du second conflit mondial sur la situation algérienne. Bilan au demeurant fort sanglant, puisque caractérisé par les massacres de Ghelma et Sétif, commis alors que le monde fêtait la victoire des Alliés sur le totalitarisme nazi…

L’Algérie d’alors, rappelle l’historienne, ce n’était pas seulement trois départements – c’était aussi trois mondes. Celui des colons européens, tout d’abord, qui avaient mis en valeur certaines terres du pays mais, rongés par un complexe de supériorité raciste, refusaient de prendre en considération les aspirations grandissantes du deuxième monde, celui de la population musulmane, tout aussi repliée sur elle-même et confinée dans son statut de main d’œuvre. Ces deux mondes, néanmoins, avaient accouché d’un troisième, celui du contact, particulièrement entre intellectuels des deux bords. Mais la IIIe République s’avéra incapable de réduire les inégalités, facilitant les menées indépendantistes ou autonomistes des premiers représentants de l’élite maghrébine. Tant il est vrai que les réformes républicaines s’enlisaient facilement, pour cause d’administration locale fermement tenue en mains par les colons…

La défaite de 1940, peu perçue en Algérie, crée la « divine surprise » que constitua la substitution du régime de Vichy à la « Gueuse ». Le nouveau gouvernement, de par sa politique raciste, antisémite et résolument conservatrice, satisfaisait pleinement les colons, eux-mêmes gagnés par la judéophobie et soucieux de maintenir leurs privilèges sur la communauté musulmane… au demeurant courtisée par les Allemands, dans le cadre de la « politique arabe » du Führer.

Mais le débarquement des Alliés en Afrique du Nord bouleversa la donne. Si l’amiral Darlan, puis le général Giraud, maintinrent le statu quo, à base de colonialisme exacerbé, d’antigaullisme, d’antiparlementarisme et de racisme, cette ambition ne pouvait perdurer. Le monde « indigène » (sic) entrait pour la première fois en contact avec les troupes américaines, porteuses de nouveaux idéaux, de nouvelles valeurs, tandis que l’opinion publique anglo-saxonne conspuait les dérives de l’administration française d’Afrique du Nord. L’arrivée au pouvoir des gaullistes se traduisit également par une série de concessions libérales et de promesses pour l’avenir, qui ne pouvaient que constituer la base des revendications des intellectuels algériens. Ce fut à cette époque que ces derniers abandonnèrent définitivement l’idée d’une simple autonomie du territoire, pour en appeler à  l’indépendance. Les différents mouvements nationaux se regroupèrent, et encadrèrent la communauté musulmane en vue de s’y préparer.

L’absence d’évolution de la politique coloniale, en 1944-1945, en dépit du fait que des centaines de milliers d’« indigèes » servaient dans l’armée française, alimenta les frustrations algériennes. Au printemps 1945, les indépendantistes envisagèrent une série de manifestations en vue de marquer leur différence, dans le « quadrilatère » du Constantinois, dans la région de Sétif et Ghelma. Comme le démontre Annie Rey-Goldzeiguer, il ne s’agissait pas, pour eux, de fomenter une insurrection. Les manifestants, notamment, ne devaient pas être armés. Mais des heurts les opposèrent à des colons, et des exactions (meurtres, viols) s’ensuivirent, obligeant l’armée à sévir de manière particulièrement brutale. Les massacres, répondant à d’autres massacres, firent plusieurs milliers de victimes chez les musulmans. Le général Duval, coordinateur de la répression, mais qui veilla à éviter ou corriger les excès de ses subordonnés et des colons, était toutefois suffisamment lucide pour reconnaître qu’il n’avait fait que donner dix ans de tranquillité à l’Algérie, et que des solutions politiques s’imposaient plus que jamais pour éviter une nouvelle déflagration.

Jugement prophétique qui ne fut pas suivi. Car le monde du contact avait disparu dans la tourmente. Les colons, qu’ils fussent chrétiens ou juifs, français ou européens, conservateurs ou socialistes, s’étaient unis contre le péril « indigène », formant une véritable « Algérie française » appelant de ses vœux l’instauration d’un modèle de société inspiré de l’Apartheid sud-africain. Les colonisés découvraient enfin qu’ils n’étaient que des colonisés, et amorçaient dans la douleur et la tragédie la prise de conscience de leur identité nationale. Fruit de la haine et de la peur qu’avaient dynamisé les boucheries de Sétif et Ghelma, la guerre d’Algérie devenait inévitable.

Nicolas Pavillon

Titre : Aux origines de la guerre d’Algérie 1940-1945
Auteur : Annie Rey-Goldzeiguer
Editeur : La Découverte
Nombre de pages : 403
Publication : mai 2006
Prix : 12,35 €
ISBN : 270714889X

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