Journal de Goebbels (1923-1933)

journal_goebbelsDès le mois d’octobre 1923, Goebbels tint, jour après jour, un étonnant journal manuscrit. Au lendemain de l’invasion de l’Union soviétique, il préféra dicter ses souvenirs à un sténographe méticuleux, Richard Otte. Durant les vingt années qui s’inscrivirent entre ces deux dates, l’Allemagne avait succombé aux sirènes nazies. Le jeune homme de 1923 truffait de notes un « journal intime », qui lui permettait de confier, dans la fièvre de l’action, ses espérances et ses déceptions. Quand il accéda au pouvoir, Goebbels ne songea plus toutefois qu’à écrire pour l’histoire avec la satisfaction narcissique d’être publié un jour. Il négocia même la vente de ses droits à la maison d’édition du NSDAP, qui lui versa chaque année la somme colossale de 100 000 Reichsmarks. Choyé comme une chronique officielle de la vie politique allemande, le Journal perdit ainsi un peu de la « fraîcheur » de l’époque où le tribun découvrait à peine l’étendue de son redoutable talent.

Pour les historiens, la partie manuscrite de l’œuvre représente une source de premier ordre : Goebbels fut le seul paladin du IIIe Reich à narrer les péripéties quotidiennes de son combat politique. Il put librement promener son regard sur les crises qui secouèrent le frêle régime de Weimar, jusqu’à son effondrement final. Bien qu’il ne fût pas vraiment un vétéran du parti -son adhésion tomba après le putsch manqué de novembre 1923 -, il eut le triste privilège de vivre tous les épisodes qui scellèrent le destin de l’Allemagne, de la « renaissance » du parti en février 1925 aux palinodies de janvier 1933, en passant par la « conquête de Berlin », la campagne nationaliste contre le plan Young, les démêlés avec les frères Strasser ou la révolte des SA berlinois. Il prit part à chaque événement en propagandiste de génie, en maître de la « simplification populiste », selon les mots d’Elke Fröhlich, qui signe un riche portrait liminaire. Ce fut bien comme orateur que Goebbels marqua la mémoire des hommes au fer rouge. Son art de charmer les foules ne venait pas tant du fond, émaillé de vieilles ritournelles et de lieux communs antisémites, que de la forme, de la voix et de la gestuelle, ces mêmes ingrédients dont Hitler jouait mieux que personne. Goebbels s’inspira d’ailleurs grandement des principes énoncés dans Mein Kampf : pour séduire une foule, il convenait de marteler une idée simple ; pour frapper l’esprits, l’union sous la bannière du chef (le Führerprinzip) devait prévaloir ; pour arracher la victoire, tous les coups étaient permis.

Le mémorialiste parsema son Journal de jugements sur tous les hiérarques du NSDAP. Bien avant les écrits d’Albert Speer, il décrivit ce curieux panier de crabes qu’était le sommet de la pyramide nazie. Certes, son tableau n’était point toujours exempt d’attirances et de répulsions personnelles : Göring fut souvent affublé ainsi de jolis noms d’oiseaux avec sa fâcheuse manie de chasser en terre berlinoise, que Goebbels voyait comme son fief. Le Journal révèle également combien celui-ci était dépendant du Führer. Les deux hommes aimaient à discuter de tous les sujets, et Goebbels ne pouvait souffrir longtemps d’être éloigné de son maître. Il lui avait immédiatement cédé son âme, malgré d’éphémères moments de doute qu’une simple preuve d’affection suffisait à balayer. S’il lui arrivait de prôner une idée qui avait le malheur de déplaire à Hitler, il s’empressait d’y renoncer et de confesser son égarement sur le papier. Il serait pourtant hasardeux d’admettre les yeux fermés la légende d’un Goebbels purement opportuniste, dénué de toute conviction idéologique. Les pages de son Journal témoignent au contraire de son antisémitisme fanatique, une obsession si viscérale qu’elle l’incita à sacrifier son amour pour Else Janke, une « demi-Juive » dans le langage aryen. Goebbels ne se lassait point enfin de propager ses haines et d’admirer les tempêtes d’exaltation insensée qu’il attisait dans le cœur de ses auditeurs. Le peuple allemand avait trouvé en sa personne disgraciée le héraut de ses passions aveugles. Tel le Joueur de flûte de Hamelin, il l’accompagna dans le précipice au son de son instrument mortifère.

Précisons que les droits de ce volume sont reversés à la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, qui œuvre pour l’approfondissement des connaissances sur le génocide. De façon symbolique, la Fondation entend les attribuer à sa collection de récits personnels intitulée « Témoignages de la Shoah », réalisée en hommage aux victimes de la barbarie nazie.

Nicolas Pavillon

Titre Journal de Goebbels
Auteurs : Texte présenté par Horst Möller & Elke Fröhlich, établi et commenté par Pierre Ayçoberry
Editeur : Tallandier
Format : 190 x 260 mm
Nombre de pages : 907
Publication : octobre 2006
Prix : 35 €
ISBN : 978-284734-300-7

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