Maurras

maurras« En 1932, Jean Paulhan écrivait qu’un jeune homme désireux de s’orienter politiquement n’avait de véritable choix qu’entre Karl Marx et Charles Maurras. » Si l’auteur du Capital n’a jamais cessé de faire des émules, l’autorité de l’écrivain martégal s’est étiolée depuis la chute du régime de Vichy, qu’il avait défendu avec toute la magie de son verbe. Son indéfectible loyauté au maréchal Pétain et son antisémitisme « de raison » (ainsi nommé pour le distinguer du racisme biologique) ont condamné la doctrine maurrassienne au purgatoire dont elle peine à s’évader. Ces maximes funestes ne sauraient toutefois restituer les infinies nuances d’une pensée aussi riche que féconde. Comment eût-elle pu sinon jouir d’un tel rayonnement durant le premier XXe siècle ? Des hommes venant d’horizons fort différents comme Daudet, Valois, Bainville, Maritain, Maulnier, Déon, Girardet, Proust, Bernanos, Ariès, Dumézil et Boutang furent un temps fascinés par le théoricien monarchiste ou demeurèrent à jamais ses fidèles. Il est heureux que Stéphane Giocanti, muni d’une belle plume et d’une érudition débordante, ait réussi à apprécier équitablement l’importance de Maurras, loin de l’exaltation aveugle de ses disciples qui le vénèrent comme un prophète, et de la haine de ses adversaires qui ne voient en lui qu’un violent pamphlétaire.

Nourri de lettres grecques et latines, héritier de la philosophie classique, Maurras est hanté par la fragilité de la civilisation. Selon lui, l’homme ne peut engendrer un équilibre enviable que par un singulier effort de sa volonté qu’il doit renouveler patiemment, à l’image des Rois de France naguère, car le moindre édifice qu’il élève risque de tomber. Pour conjurer la menace du chaos dont tout procède, Maurras est en quête d’un ordre idéal, qui n’est point seulement l’ordre social, mais ce « miracle odysséen et dantesque où fleurit l’être, en contiguïté avec l’élan de la Création ». L’idée d’un Progrès de l’histoire n’est à ses yeux qu’une dangereuse illusion romantique dont le charme apparent détourne l’homme de l’accomplissement de sa destinée. Découvrir, à travers l’histoire, les lois qui commandent la vie et la mort des sociétés, interpréter ces lois et mettre à profit les bonheurs du passé en vue de l’avenir, tel est le fameux « empirisme organisateur » cher à Maurras. Le politique devient donc une science naturelle embrassant un ordre de réalités nécessaires et éternelles, tandis que le nationalisme intégral prétend réunir les atouts d’une politique démystifiée, soustraite à tout engouement passionnel, une politique fondée sur de solides constantes. Mais, comme le souligne l’auteur, un fossé de contradictions sépare souvent le principe de l’action. Il est arrivé que le chantre de l’ordre cultive d’obscures polémiques et agite les ferments d’une guerre civile dont il avait une sainte horreur, notamment sous l’Occupation. Durant la Grande Guerre, il n’y eut en revanche point de héraut plus fervent de l’Union Sacrée. C’est ainsi que Maurras se dérobe à toute lecture manichéenne, bien qu’il soit tentant de le vouer au banc d’infamie.

Stéphane Giocanti dénonce l’anachronisme qui nous guette devant une telle figure. Une vraie rencontre avec Maurras suppose un changement de temps, un voyage au cœur d’une France dont la sensibilité et les habitudes étaient bien différentes des nôtres, comme le montre le goût prononcé de l’époque pour la polémique la plus hargneuse, la « descente ad personam ». La tâche de l’historien se complique de surcroît quand Maurras dévoile la gamme de ses talents d’écrivain polygraphe et la panoplie de ses affections, car le féroce pamphlétaire savait aussi corriger ses jugements et prodiguer des marques de tendresse. Il serait commode d’enfouir ce portrait sous une accusation de complaisance, mais le lecteur perdrait alors à coup sûr un récit dont l’empathie n’étouffe pas l’esprit critique, un jeu d’ombres et de lumières étonnant, qui, avec une pénétration digne de Victor Nguyen, éclaire la vie de celui dont le magistère intellectuel a modelé un demi-siècle d’histoire politique, pour le meilleur et pour le pire.

Nicolas Pavillon

Titre : Maurras, le chaos et l’ordre
Auteur : Stéphane Giocanti
Editeur : Flammarion
Nombre de pages : 575
Publication : août 2006
Prix : 27€
ISBN : 2082104958

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