Le mythe Hitler

mythe_hitler« Le mal, écrivait Burke, se nourrit de l’inaction des hommes de bien ». Le plus surprenant, le plus dérangeant dans l’ascension et la chute d’Adolf Hitler, réside moins dans l’existence d’un tel personnage que dans le fait qu’il ait été obéi, suivi, et même aimé de tout un peuple. Cette problématique a dominé les travaux de l’historien Ian Kershaw, soucieux d’étudier les « mécanismes de la tyrannie » (pour reprendre l’expression de l’un des premiers biographes de Hitler, Alan Bullock), et en particulier la perception qu’avaient les masses de leur Führer. Une telle démarche allait aboutir à la publication, au milieu des années 1980, d’un ouvrage consacré à l’état de l’opinion publique bavaroise sous le nazisme, puis d’un autre livre consacré, plus spécifiquement, au « mythe Hitler », c’est-à-dire l’image même qu’offrait le dictateur à la nation allemande. C’est cette étude, initialement éditée en 1987, qui se trouve ici traduite et diffusée en français par les éditions Flammarion.

Comme le souligne Ian Kershaw, et comme l’avait déjà découvert Hitler, « la grande masse de la population allemande a besoin d’une idole ». Le « culte du chef », personnalité exceptionnelle incarnant des valeurs héroïques, s’était développé parallèlement à l’émergence du nationalisme allemand au XIXe siècle. Hitler a été suffisamment habile pour reprendre à son compte cette conception, et l’imposer à son propre Parti d’abord, au Reich ensuite. Le discrédit de la République de Weimar a accentué la séduction qu’exerçait une telle stratégie : la prise du pouvoir des nazis s’est dès lors traduite par un déchaînement de propagande mettant en avant la radicale nouveauté du gouvernement Hitler. Le 30 janvier 1933 ne marquait pas seulement une passation de pouvoirs entre Chanceliers, mais l’irruption d’une ère nouvelle, la fin de l’époque des troubles socio-économiques. Le paradoxe n’en finit pas de sidérer : Hitler a acquis sa popularité, non sur ce qui animait ses ambitions, mais sur une image déformée de la réalité. Taisant ou édulcorant son antisémitisme, il s’est surtout posé en croisé anticommuniste. Quoique antichrétien viscéral, il s’est attaché à  courtiser l’opinion religieuse, se faisant passer pour un modéré chargé de tempérer les ardeurs païennes des militants du Parti nazi. Dissimulant ses visées guerrières, il a cherché – non sans succès – à apparaître comme un homme de paix, soucieux certes de déchirer le Traité de Versailles, mais suffisamment « génial » pour y réussir sans tirer un coup de feu.

Le succès de ce « culte de la personnalité » est incontestable. Hitler est parvenu à se grimer en démiurge proche du peuple, tout entier tourné vers le bonheur des Allemands. Les réussites économiques du régime, amorcées pour la plupart par la République de Weimar, ont été « recyclées » par la propagande pour mieux « tambouriner dans la tête du peuple allemand » (Goebbels) l’idée que « les choses s’arrangeaient, que tout allait mieux ». Mieux encore, les dérives du régime n’ont pas été attribuées au Führer – « il ne peut pas être au courant de ce qui se passe ! » – mais aux excès des cadres du Parti, d’où un décalage sans cesse plus profond entre la popularité du chef et celle de son mouvement.

Mais le « mythe Hitler » comprenait ses propres limites, liées à la capacité du dictateur d’accomplir des miracles, ou plus prosaïquement de réussir ses entreprises. L’ascension politique du chef de parti s’était déjà  traduite, en certains instants, par des découragements et des critiques de la part des militants devant les lenteurs de la stratégie de « conquête légale ». Après les triomphes du Blitzkrieg, qui avaient poussé l’adulation du Führer à son paroxysme, les échecs militaires, en particulier sur le Front de l’Est, ont érodé puis terrassé la popularité du dirigeant nazi. A l’arsenal de la coalition alliée, à l’inquiétude grandissante de l’opinion allemande, Hitler ne pouvait opposer que des divisions de plus en plus usées, et des « armes miracles » à l’efficacité réduite – quand elles existaient… Le dictateur, terré dans ses quartiers-généraux de Rastenburg et Berchtesgaden, refusant notamment de visiter les villes bombardées, s’est progressivement coupé du peuple, ce qui ne pouvait qu’accroître la déception de ce dernier. Si l’attentat du 20 juillet 1944 a suscité des réactions scandalisées, Ian Kershaw rappelle pertinemment que l’historien ne saurait s’y arrêter, et que le regret de l’échec du complot a été probablement ressenti par une partie de l’opinion publique.

La popularité de Hitler est cependant restée pratiquement intacte au sein du NSDAP et des institutions nazies, telles que les SS. Fait significatif, la politique antisémite du régime n’a rencontré que l’indifférence des couches populaires, tandis que le Parti était de plus en plus sensibilisé à  l’idée de réduire radicalement le « problème juif »… tout en laissant l’appréciation – et l’ampleur – de la « solution » au Führer. Phénomène inquiétant, mais instructif : l’attachement d’une certaine frange de l’opinion allemande à Hitler a survécu à la guerre, avant de se dissiper suite aux « révélations » du procès de Nuremberg, et surtout au redressement économique de la République fédérale allemande.

Tel est l’enjeu, et telles sont les révélations, du livre de Ian Kershaw. Deux déceptions à signaler, néanmoins. La première, récurrente dans l’œuvre de ce grand historien, consiste en une facilité de sa part : sans vraiment le démontrer, Ian Kershaw prétend que Hitler aurait succombé à son propre mythe à l’issue de ses succès diplomatiques des années trente, pour se lancer par la suite dans une suite d’aventures folles et meurtrières, alors qu’il apparaît, au contraire, que la démarche hitlérienne revêt une solide cohérence affichée dans Mein Kampf. Cette tendance, chez l’historien britannique, à  sous-évaluer l’intelligence du tyran, l’amène également – et là gît le second reproche – à ne pas étudier l’art et la manière dont Hitler a concocté cette propagande autour de sa personne. De fait, son rôle, de même que celui de Goebbels et d’autres conseillers en communication (professionnels ou amateurs) est mal cerné. A se concentrer sur l’opinion publique (la cible de la propagande), Ian Kershaw en oublie presque les centres décisionnels (la source de la propagande), ce qui constitue peut-être la plus grave lacune de ce travail au demeurant remarquable.

Nicolas Pavillon

Titre : Le mythe Hitler
Auteur : Ian Kershaw
Editeur : Flammarion
Nombre de pages : 420
Publication : août 2006
Prix : 24€
ISBN : 2-08210365-X

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