La guerre germano-soviétique

55030_aj_m_7907Lorsque le Führer déclenche, le 22 juin 1941, l’opération Barbarossa, un « orage d’acier », mûrement prémédité, s’abat sur l’Union Soviétique de Staline. Les prophéties, depuis longtemps inscrites en toutes lettres dans les pages de Mein Kampf, se réalisent enfin. L’essence même du nazisme trouve son accomplissement dans la conquête d’un immense espace vital à l’Est. Une guerre totale, dans la pleine acception d’un terme parfois galvaudé, s’ouvre des confins du Grand Nord aux montagnes du Caucase. C’est une guerre inexpiable, mettant aux prises deux empires, une myriade de peuples, deux idéologies, deux systèmes totalitaires dont les ressemblances frappantes ne sauraient occulter les différences profondes.

La Seconde Guerre mondiale apparaît comme une source d’inspiration inépuisable pour les historiens. Son historiographie est sans nul doute l’une des plus foisonnantes qui se puissent concevoir. Chaque jour et dans toutes les langues paraissent de nouveaux ouvrages pour en décortiquer les moindres aspects. La guerre germano-soviétique de Nicolas Bernard ne serait-elle qu’une pierre de plus à l’immense édifice ? Même si la réponse à cette insolente question était positive, un livre de plus ne serait jamais perdu pour l’histoire. Comme le lecteur le devine toutefois, le livre que nous avons aujourd’hui sous les yeux est bien plus qu’une étude ordinaire : c’est une synthèse, une somme et une réflexion sur la guerre.

La guerre germano-soviétique surprend d’abord, comme le souligne à juste titre la préface de François Kersaudy, par l’ampleur et la richesse de sa documentation. Il suffit de se référer aux 90 pages de notes, souvent commentées, pour s’en convaincre. La bibliographie de 60 pages, articulée autour des thèmes majeurs qui ponctuent le livre et la rendent aisément accessible, renforce le sentiment d’incrédulité devant le travail de compilation, digne d’un bénédictin, ainsi effectué en amont. L’auteur a puisé à des sources multiples (journaux, correspondances, articles, entretiens, mémoires, études, essais, ouvrages généraux et spécialisés…), anciennes et contemporaines, issues de maintes nationalités : les travaux consultés se déclinent en français, anglais, allemand et même en russe. Ils nourrissent une vision kaléidoscopique de l’événement. Gardons-nous toutefois de réduire La guerre germano-soviétique de Nicolas Bernard à une ingénieuse et savante compilation de sources. Nous disions qu’il s’agit d’une synthèse, ce qui signifie que l’historien « s’approprie » ses sources, dans le meilleur sens du terme : il les assemble, les comprend, les fait siennes pour forger une réflexion singulière sur la guerre, ses origines, ses enjeux et ses conséquences. Après avoir rendu aux chercheurs ses devanciers l’hommage qui leur est dû, par la mention de leurs œuvres et la discussion de leurs conclusions, il élabore sa propre vision de la guerre à l’Est et la soumet à ses lecteurs. En ce sens, la synthèse est bien un dépassement. La difficulté de l’exercice s’accroît néanmoins avec l’étendue de la documentation qui s’offre au chercheur. Puisqu’il est question de la guerre germano-soviétique et de la Seconde Guerre mondiale dans son ensemble, chacun peut mesurer l’importance de l’effort accompli.

Composer une histoire de la guerre à l’Est, même en 650 pages, est une entreprise qui s’apparente à une gageure. Tant d’événements en forment la trame qu’il suffirait d’en isoler un seul pour donner matière à la confection d’un ouvrage de même dimension. Pourtant, le pari semble bel et bien gagné. Par-delà ses qualités de synthèse, La guerre germano-soviétique est également une somme. Elle l’est par la chronologie et la diversité des angles d’attaque. L’auteur a choisi en effet d’insérer le duel Hitler-Staline dans le temps long de l’histoire. En amont, il consacre une part importante de sa réflexion aux origines de l’affrontement, de la cristallisation du nationalisme allemand et son versant pangermaniste dans le courant du XIXe siècle au grand jeu diplomatique ayant entouré la conclusion et les prolongements du pacte germano-soviétique. En aval, l’historien met en exergue le bilan de la guerre pour les deux Etats, bien sûr, et les effets de celle-ci dans les prémices de la Guerre froide. L’historiographie de la guerre elle-même n’est pas négligée dans un long épilogue sur la « guerre des mémoires » en Allemagne comme en Russie. S’il prend soin ainsi de situer le conflit dans une perspective chronologique plus étoffée, Nicolas Bernard l’aborde aussi par ses différentes facettes. L’un des mérites de son livre, et non des moindres, est de ne pas succomber à la tentation de l’histoire-bataille – bien que la dimension militaire de la guerre revête une place significative -, mais d’embrasser son sujet dans une approche héritée de l’histoire totale. C’est donc une guerre diplomatique, idéologique, culturelle, matérielle, stratégique… et militaire qui se présente à nous. L’auteur est fort à son aise quand il décrit les arcanes diplomatiques du pacte germano-soviétique et des négociations ultérieures, moins connues, menées en temps de guerre dans diverses directions. Il décrit avec une précision d’horloger les mécanismes de la politique génocidaire du IIIe Reich à l’Est, car, ne l’oublions pas, pour le Führer, le conflit est avant tout une guerre d’extermination et d’asservissement. D’un point de vue logistique, il insiste sur la part de l’aide anglo-saxonne dans le gigantesque effort de guerre soviétique. Les amateurs d’armement trouveront tous les détails requis sur les innombrables matériels, blindés et avions construits de chaque côté du front et lancés, par fournées entières, dans une rencontre sanglante. Les doctrines de guerre, de la stratégie à la tactique, en passant par « l’art opérationnel » cher aux généraux soviétiques, font l’objet d’une discussion approfondie. Par ailleurs, l’historien s’intéresse de près aux sociétés allemande et soviétique plongées dans la tourmente, aux cymbales de la propagande, aux effroyables projets hitlériens pour les territoires conquis de l’Est, aux brutalités que Staline ne cesse d’infliger à ses peuples avant, pendant et après la guerre. Nous en oublierions presque le plat de résistance : la guerre en elle-même. Tous les moments clefs de celle-ci s’inscrivent dans un récit limpide : l’opération Barbarossa, la bataille de Moscou, le siège de Leningrad, l’offensive du printemps 1942 jusque dans le Caucase, le piège de Stalingrad, les reculs et contre-attaques de l’année 1943, la bataille de Koursk, les offensives libératrices de 1944, la bataille de Berlin… Il convient de remarquer que la période située entre la capitulation de la 6e armée et celle du IIIe Reich, souvent survolée dans les manuels, bénéficie de longs développements, bien qu’il en faille probablement davantage pour satisfaire les passionnés. A la veille de chaque campagne ou bataille, les effectifs en hommes et en armes sont, dans la mesure du possible, méticuleusement recensés, de même qu’au lendemain de l’affrontement le bilan en est dressé, chiffres en mains. Par ces dimensions croisées, La guerre germano-soviétique est bien une histoire globale, quasi-totale. Mais elle est encore autre chose.

Le rôle de l’historien est certes de narrer, décrire et d’expliquer le déroulement des faits, les grands enchaînements de causes et d’effets ; il est également de renouveler la manière de percevoir le passé en le rendant intelligible à la lumière des dernières recherches ou découvertes historiques. Si Nicolas Bernard s’appuie sur une abondante documentation, comme nous avons pu le dire, il en use pour bâtir une appréciation libre et originale des événements. Dans un style à la fois clair et sobre, il n’élude aucune question, quitte à verser parfois dans l’uchronie, un principe de réécriture de l’histoire fondé sur la modification d’un élément du passé. Ainsi procède-t-il à propos d’une éventuelle victoire allemande à Moscou en 1941 et d’un hypothétique succès lors de l’opération « Bleue » en 1942. Ce ne sont pas là de vains divertissements de l’esprit, mais une manière de mieux jauger les objectifs de guerre, l’accord des moyens aux fins dictées par le pouvoir politique, les fautes commises au niveau stratégique ou tactique. Avec la même liberté de jugement, il formule un avis équilibré sur l’art opérationnel soviétique, contrarié par « les carences du système économique et social de la Russie stalinienne », sur les crimes commis par l’Armée rouge en Europe orientale et en Allemagne, sur les raisons de l’effondrement nazi sous les coups de boutoir d’un Etat soviétique doté d’infinies ressources humaines. Il promène un regard acéré sur les complaisances de la Wehrmacht face au régime national-socialiste et son implication dans tous les aspects de la politique d’anéantissement conduite à l’Est. Il révèle les tortueuses manœuvres du Führer pour dénouer les fils de la Grande Alliance dont il pressent la victoire durant le second semestre de 1941, avant même les lacérations du froid russe. Il s’interroge enfin sur les notions de guerre totale ou absolue, notions qui se marient bien sur le théâtre d’opérations oriental, et ne se dérobe pas devant la possibilité d’une comparaison entre le communisme et le nazisme, à condition cependant de pousser la comparaison jusque dans son ultime conséquence, celle du sort auquel la Russie eût été vouée en cas de victoire allemande. Ainsi le livre contient-il bien les germes d’une réflexion historique originale.

Un pareil travail ne saurait être exempt de tout reproche. Les coquilles qui émaillent le texte laissent entrevoir une certaine précipitation éditoriale. Une seconde édition de l’ouvrage devrait en faire en justice. Bien que les cartes soient solides et interviennent à propos, elles demeurent peu nombreuses, et le lecteur ignorant de la géographie russe, biélorusse et ukrainienne risque parfois de se perdre dans les noms. Enfin, le livre, déjà volumineux, eût aisément supporté 200 pages de plus, tant la lecture en est agréable et le propos riche de contenu. La concision du style amène à se demander si l’auteur n’a pas délibérément retenu sa plume pour obéir à un format éditorial. Même dans sa livraison finale, La guerre germano-soviétique de Nicolas Bernard est, n’en doutons pas, appelée à devenir une référence.

Nicolas Pavillon

Titre : La guerre germano-soviétique
Auteur : Nicolas Bernard
Editeur : Tallandier
Nombre de pages : 797
Publication : septembre 2013
Prix : 29,90€
ISBN : 979-10-210-027-6

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