Rideau de fer. L’Europe de l’Est écrasée, 1944-1946

rideau de ferC’est une période tout à fait particulière pour l’Europe de l’Est qu’a retenue Anne Applebaum, journaliste américaine installée en Pologne et spécialiste désormais reconnue du communisme et de l’ancien bloc soviétique. En effet, les années 1944 à 1956 sont tout à la fois marquées par la soviétisation des pays de l’Europe centrale et orientale – transformée en glacis de l’URSS – et par la persistance de mouvements de résistances nationales opposés au changement radical des régimes politiques, des sociétés et des économies imposé à ces pays.

En s’appuyant principalement sur trois cas qu’elle connaît particulièrement bien (Allemagne, Pologne et Hongrie), sans toutefois s’interdire des digressions dans l’espace d’autres pays de la région, Mme Applebaum donne à voir une réalité sensible à l’aide de témoignages inédits ou particulièrement méconnus et grâce à des chapitres thématiques judicieusement composés (« communistes », « policiers », « violence », « jeunesse »…). L’auteur inscrit néanmoins cette réflexion dans le champ chronologique envisagé qui revêt toute sa cohérence et fait sens, de l’immédiat après-guerre aux derniers feux du « haut-stalinisme ».

Tout l’intérêt de cet ouvrage, pour le lecteur « occidental », demeure dans le renversement de la perspective historique qu’il offre. Pour les populations de l’Europe de l’Est, l’extrême violence née de la guerre ne cesse pas en 1944. La fin des combats ne signifie pas le retour à la situation ante comme ce fut globalement le cas en Europe occidentale. L’imposition d’un nouveau système politique et social ne se fait pas immédiatement, ne se réalise pas sans heurts, mais s’impose tout de même dans la douleur dans des pays qui avaient connu le fascisme, l’autoritarisme d’extrême-droite, une véritable vie démocratique et parlementaire ou encore une succession de ces deux types de système politique dans l’entre-deux-guerres. Anne Applebaum met ainsi admirablement en lumière cette tension qui perdure et qui s’exacerbe entre les aspirations des sociétés, d’une part, et l’émergence de nouveaux acteurs institutionnels d’autre part. Le tout s’inscrit dans un contexte où l’évolution de la situation géopolitique se conjugue au profond bouleversement démographique et économique qui a secoué, dans ces années, l’Europe centrale et orientale.

La forme de cet ouvrage pourra surprendre car il n’est pas à proprement parler un livre d’histoire de nature scientifique. Il faut plutôt le considérer comme une évocation admirablement bien menée, un portrait ou encore la photographie à un « instant T » de la longue histoire de l’Europe. Il n’en est pas moins particulièrement vivant et offre surtout une incursion au cœur de moments méconnus et des soubresauts de cet après seconde guerre mondiale. Les conditions du « partage » de l’Europe en sphères d’influences, la lutte des résistants qui perdure contre les communistes, les combats violents que se sont livrés résistants polonais et ukrainiens, la persécution des Juifs par les nouvelles autorités, les transferts de populations, la prise en main des polices politiques ou des mouvements de jeunesse par les partis communistes… tous ces aspects sont admirablement documentés et permettent d’écarter résolument toute vision manichéenne de ces années terribles qui marquèrent durablement de leur empreinte le devenir du continent, jusqu’à sa réunification récente au sein de l’Union européenne.

M. B.

Titre : Rideau de fer. L’Europe de l’Est écrasée, 1944-1956
Auteur : Anne Applebaul
Editeur : Grasset
Nombre de pages : 602
Publication : septembre 2014
Prix : 28,00 €
ISBN : 979-2-246-80482-6

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