La grande illusion : quand la France perdait la paix (1914-1920)

Soutou_Grande_IllusionQu’est-il possible d’écrire de neuf sur les enjeux diplomatiques de la Grande Guerre et de l’immédiat après première guerre mondiale ? C’est bien la question que le lecteur averti ne manquera pas de se poser en prenant en mains le dernier livre de l’éminent historien Georges-Henri Soutou. Après Les artisans de la paix de Margaret MacMillan (en 2001, trad. française en 2006 chez J.C. Lattès) ou encore Les somnambules (2012, trad. française en 2003, chez Flammarion) de Christopher Clark, le postulat de Georges-Henri Soutou prend tout son sens : renouer avec une histoire « vue d’en haut », celle des chefs militaires, des diplomates et des chefs d’États car se sont bien eux, in fine, qui ont « façonné l’avenir de la France et de l’Europe [par] la suite » (page 10).

Car si cette vision de la première guerre mondiale et de ses suites avaient eu l’honneur des premières études de l’entre-deux-guerres consacrées à ce conflit, elle avait été très largement abandonnée lors de la « redécouverte » de la Grande Guerre par les historiens de l’extrême fin du XXe siècle qui s’étaient pour leur part concentrés sur l’histoire « vue d’en bas », celle des combattants ou de l’arrière. Désormais autant que faire se peut affranchie d’une question longtemps prégnante (dans les années vingt et trente notamment) et devenue secondaire – celle des responsabilités –, la recherche peut avancer vers de nouveaux champs d’investigation alors même que de nouvelles archives ou de nouveaux acteurs ont été découverts depuis lors.

Dans ce livre passionnant et d’une très grande accessibilité, Georges-Henri Soutou s’intéresse en premier lieu, de façon très fine, grâce à l’étude attentive de la chronologie, aux différentes négociations de paix qui ont scandé le temps politique du conflit. On s’aperçoit que les contacts ont été nombreux, parfois très suivis et surtout bien plus sérieux que ce que l’historiographie laisse généralement entendre. Cette permanence de la discussion et de la réflexion, quand bien même les contacts directs et indirects sont difficiles et incertains, traduit en creux une parfaite conscience par les responsables du temps du caractère particulièrement destructeur du conflit et de ses possibles conséquences.

Le deuxième enseignement du présent livre tient à la volonté de l’auteur de prolonger cette réflexion sur les objectifs de guerre de l’ensemble des belligérants, à leur traduction dans les traités de paix de 1919 et 1920. Georges-Henri Soutou démontre ainsi que la France a bel et bien obtenu la réalisation d’une série de ses objectifs : sécurité stratégique, élargissement de son influence, pénétration économique etc. Ce qu’explique ainsi Georges-Henri Soutou c’est que la France plaçait ses intérêts immédiats, après quatre années d’une guerre meurtrière, au-dessus de la constitution d’un nouvel ordre européen. Les traités sont donc en conséquence demeurés à mi-chemin entre une « Europe des peuples » pour laquelle plaidait Wilson et l’ancien concert européen où les grandes puissances assuraient l’équilibre.

Georges-Henri Soutou révèle aussi une différence très nette de vision entre les Français et les Anglo-Saxons (Américains principalement). La France, en effet, plaidant pour la stabilité, ne croyait pas à la viabilité de petits États. La conception française de la nationalité n’est pas ethnique mais citoyenne. En conséquence, dans le cadre des États, les citoyens ont des droits individuels mais non des droits collectifs accordés à des minorités. C’est pour cette raison que Paris défendait la création de la Yougoslavie et était assez réticent vis-à-vis des Baltes, par exemple. Finalement, le seul point d’accord total entre Alliés était la nécessité d’imposer à l’Europe la démocratie et l’économie de marché, perçues comme les meilleures des garanties pour assurer la paix. L’application des clauses évolutives des traités étaient d’ailleurs pour beaucoup d’entre elles subordonnées à cette évolution qui se heurta à la crise économique de 1929 et l’émergence des puissances autoritaires et/ou totalitaires qui consacra l’échec de l’œuvre de « sécurité collective ».

M. B.

Titre : La grande illusion. Quand la France perdait la paix (1914-1920)
Auteur : Georges-Henri Soutou
Éditeur : Tallandier
Nombre de pages : 380.
Publication : avril 2015
Prix : 21,90 €
ISBN : 979-10-210-1018-5

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